L'énigme du nouveau Guide suprême iranien
Dans les rues de Téhéran, des pancartes géantes affichent désormais le visage de Mojtaba Khamenei, le nouveau Guide suprême nommé dimanche 8 mars. Le plus souvent, il y apparaît dessiné aux côtés de ses deux prédécesseurs : Rouhollah Khomeini, fondateur de la République islamique, et son père Ali Khamenei, qui dirigeait le pays depuis 1989. Pourtant, depuis l'annonce officielle de sa nomination, plus de trois jours se sont écoulés sans que le successeur ne donne le moindre signe de vie.
Une absence qui interroge
Le religieux de 56 ans n'a fait aucune apparition à la télévision ou dans les médias d'État, pas plus que sur les réseaux sociaux. Aucune déclaration officielle n'a été diffusée sur les canaux de propagande du régime, et aucune photographie récente n'a été publiée depuis le début du conflit. Cette invisibilité totale soulève de nombreuses questions : où se trouve Mojtaba Khamenei, et surtout, dans quel état physique se trouve-t-il ?
Ces interrogations sont d'autant plus légitimes qu'il est avéré que le nouveau Guide suprême a été blessé lors du bombardement du 28 février, qui a coûté la vie à son père ainsi qu'à plusieurs membres de sa famille immédiate. Sa mère, son épouse et l'un de ses fils ont péri dans cette frappe israélo-américaine.
Des blessures confirmées
Selon plusieurs figures du régime et des sources concordantes citées par le New York Times, Mojtaba Khamenei a survécu à l'attaque mais a été touché, notamment aux jambes. Des sources iraniennes et israéliennes ont confirmé la nature de ces blessures au quotidien américain. D'après ces informations, l'homme fort de la théocratie iranienne se trouverait actuellement dans un lieu "hautement sécurisé", avec un accès très limité aux moyens de communication.
Malgré cette situation, le pouvoir iranien a tenu à insister sur le fait que le Guide suprême était bien en vie et en relativement bonne santé, sans pour autant fournir de preuves tangentes étayant ces affirmations. "J'ai entendu les informations disant que Mojtaba Khamenei avait été blessé", a déclaré Youssef Pezeshkian, fils du président iranien, dans un message Telegram. "J'ai demandé à des amis qui ont des connexions. Ils m'ont dit que, grâce à Dieu, il était sain et sauf."
Un silence stratégique ?
Plusieurs hypothèses peuvent expliquer ce silence prolongé. La première tient évidemment au contexte sécuritaire particulièrement tendu en Iran, toujours massivement bombardé par les États-Unis et Israël. Avant même la révélation de l'identité du nouveau guide suprême, l'État hébreu avait déjà annoncé que l'héritier d'Ali Khamenei constituerait "une cible" à éliminer.
Donald Trump, pour sa part, a entretenu le flou sur les intentions de Washington concernant une éventuelle intervention contre Mojtaba Khamenei, déclarant au New York Post ne pas être "content" de cette évolution au sommet de l'État iranien. Dans ces circonstances, la stratégie du nouveau Guide suprême pourrait simplement consister à donner le moins d'informations possible à ses ennemis pour assurer sa survie.
Des luttes de pouvoir en coulisses
D'autres logiques pourraient cependant être à l'œuvre au sein du régime des mollahs. La chaîne Iran International, basée à Londres et proche de l'opposition iranienne, relève que cette absence de communication pourrait témoigner d'une volonté de prise de contrôle plus importante du Corps des Gardiens de la Révolution en coulisses.
Le nouveau Guide suprême serait alors relégué à un simple rôle de "leader symbolique", tandis que le bras armé de la République islamique pourrait s'emparer de facto du pouvoir. "Mojtaba doit sa position aux Gardiens de la révolution et, de ce fait, il ne sera pas aussi puissant que son père", analyse Alex Vatanka, chercheur au Middle East Institute de Washington, auprès de l'agence Reuters.
Moqueries et suspicions
L'énigmatique invisibilité du nouveau Guide suprême alimente naturellement les suspicions et les moqueries. Sur les réseaux sociaux, de nombreux membres de la diaspora iranienne n'hésitent pas à tourner en dérision cette absence à travers des messages ironiques et des mèmes représentant le fils d'Ali Khamenei.
"Pour beaucoup d'Iraniens, il est mort", a souligné Didier Adjani, sociologue et réfugié politique iranien, sur franceinfo. "Info, intox, il y a de tout. Néanmoins, il y a un fort doute quant au fait qu'effectivement, il n'est pas dans un bon état. Il est absolument blessé. [Mais] les pasdarans, pour justifier leur présence et leur domination sur la scène politique, disent 'nous avons besoin d'un guide', et que, soi-disant, lui, est vivant."
Un pouvoir en transition
Depuis le début de la guerre, les officiels iraniens ne rechignent pas à répondre aux sollicitations des médias internationaux pour combler l'absence d'une parole forte représentant Téhéran. Des responsables, sous couvert d'anonymat, ont même laissé entrevoir la perspective d'une politique étrangère plus dure et d'une répression accrue de l'opposition sous la gouverne de Mojtaba Khamenei.
Ces positions restent cependant invérifiables à ce stade, en l'absence d'orientation claire donnée par le nouveau Guide suprême. Pour le moment, Mojtaba Khamenei demeure cantonné à son statut de "vétéran de guerre blessé", une qualification abondamment relayée par les médias proches du pouvoir ces derniers jours, tandis que son silence continue d'alimenter toutes les spéculations sur l'avenir du régime iranien.



