Libye 2026 : Turquie omniprésente, corruption institutionnalisée, silence international
Libye 2026 : Turquie omniprésente, corruption et silence

Libye 2026 : un pays en proie aux influences étrangères et à la corruption systémique

Certains pays ne font la une des médias qu'au son des explosions, du fracas des armes lourdes et du sang civil versé dans leurs capitales. Depuis le Printemps arabe, la Libye appartient à ce sinistre club informel. Une capitale sous l'emprise de milices surarmées, un clan familial contrôlant les deux tiers du territoire, un mélange toxique de forces paramilitaires, de commerce illégal, de trafic de migrants, de base arrière russe et d'influences étrangères... Les guerres en Ukraine et au Proche-Orient ont relégué aux oubliettes la situation critique d'un pays qui fait pourtant face à l'Union européenne. Jalel Harchaoui, l'un des meilleurs analystes de cette situation en perpétuelle mutation, décrypte pour nous la réalité libyenne actuelle.

Qui dirige réellement la Libye en cette fin mars 2026 ?

Jalel Harchaoui : Un cercle restreint, une classe qui rassemble des personnages puissants : politiciens, figures du secteur sécuritaire, individus qui ne s'entendent pas mais trouvent des arrangements. Notons qu'il n'y a pas de guerre ouverte actuellement, contrairement à la bataille de Tripoli de 2019-2020. Le rôle des États étrangers est déterminant. Dans plusieurs domaines, ils décident avec plus d'autorité que les acteurs locaux.

La Turquie, puissance dominante

L'État le plus influent aujourd'hui est incontestablement la Turquie. Ankara a pénétré en profondeur la sphère sécuritaire et du renseignement, exerce une influence sur les tribus et apporte son dynamisme économique. Contredire la Turquie n'a rien d'évident pour un dirigeant libyen. La diplomatie économique turque est intensive pour soutenir ses entreprises de BTP, avec pour objectif de remporter un maximum de contrats. En février dernier, la Turquie a obtenu deux blocs de prospection pétrolière aux côtés de géants comme Chevron et QatarEnergy. En Libye, les Turcs sont chez eux.

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Cette présence répond à des motivations géopolitiques et économiques, mais relève aussi d'une projection nationaliste d'origine kémaliste, antérieure aux Frères musulmans. La Turquie revendique un corridor maritime entre son sud-ouest et le nord-est de la Libye, un ruban d'eau qui ignorerait les eaux internationales et territoriales, au mépris du droit maritime. Ce projet, qui inquiète la Grèce, Chypre et Israël, existe sous forme d'un Mémorandum signé avec Tripoli, mais n'a pas valeur de traité. La Turquie cherche une ratification parlementaire pour en faire une loi libyenne.

La Russie et sa stratégie africaine

Le raisonnement russe est clair : il faut rester en Libye pour rester en Afrique. Moscou utilise les infrastructures aériennes, terrestres et maritimes pour ses mercenaires et conseillers opérant au Sahel. Après la chute du régime Assad en Syrie, certains pensaient que la Russie déplacerait toutes ses activités vers la Libye. Un ajustement a effectivement eu lieu : des hommes sont arrivés, des travaux de fortification ont été réalisés, et des photos satellites révèlent l'installation récente de systèmes de défense anti-aériens pour protéger la flotte fantôme russe, régulièrement attaquée en Méditerranée.

Le rapport de force entre l'Est et l'Ouest

La Libye est divisée entre deux pouvoirs : le maréchal Haftar et son clan à l'Est, Abdelhamid Dbeibah à Tripoli, à l'Ouest. Le clan Haftar contrôle plus de territoires, dispose de plus d'argent et de puissance, mais il ne faut pas sous-estimer Dbeibah, qui règne sur Tripoli, petit en superficie mais institutionnellement crucial. C'est le joyau de la couronne : on y trouve la Banque centrale, le siège de la National Oil Corporation (NOC), les ambassades étrangères, et ce pouvoir bénéficie de la légitimité de l'ONU.

À son arrivée, Dbeibah a joué la carte du bureaucrate pacifique connaissant les rouages du système Kadhafi, ce qui était vrai. Mais il a utilisé la violence comme outil, dirigeant une coalition de milices et faisant exécuter sans sourciller deux de leurs chefs. Son atout face aux Occidentaux : aucune affinité particulière avec le Kremlin.

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Une économie en déliquescence

L'économie libyenne va extrêmement mal. Les dépenses publiques sont sous stéroïdes, les deux gouvernements dilapident les ressources comme si c'était la fin du monde, des milliards sont accordés à des projets d'infrastructure sans transparence. Aucun des deux gouvernements n'a de budget pour 2026. À l'Est, les dépenses sont estimées à 80 milliards de dinars (12 milliards de dollars) pour un gouvernement non reconnu.

La NOC est la seule source de revenus du pays, finançant écoles, cliniques et fonctionnaires. Si son travail opérationnel est bon, sa comptabilité est désastreuse : 8 milliards de dollars manquent dans les caisses. Entre le pétrole extrait en 2025 et les revenus de sa vente, il manque 8 milliards sur les 30 escomptés. Où est passé cet argent ? Une myriade d'intervenants se sont servis. Résultat : un déficit de 10 milliards que ces 8 milliards auraient presque comblé.

Le plus grave : ce sont des devises qui disparaissent, affaiblissant le dinar libyen. Sur les dix-huit derniers mois, il a perdu 40% de sa valeur et les prix ont doublé, affectant épiceries, pharmacies et magasins. Conséquences : la classe moyenne s'appauvrit, les pauvres sont encore plus pauvres. On assiste à une industrialisation des pratiques illicites, la corruption devient de plus en plus institutionnalisée et macroéconomique.

La hausse du pétrole : une aubaine captée par l'élite

La guerre en Iran a provoqué une montée des prix du pétrole, le baril passant de 60 à 105 dollars en vingt-huit jours. Un indicateur révélateur : la cotation du dinar au marché noir n'a presque pas bougé. Cette hausse va générer de la richesse qui sera captée par l'élite, sans bénéficier à l'État ni à la population. Le pays vit dans une opacité totale de ses finances publiques, sans transparence sur les projets, leur attribution ou leurs coûts réels.

Le silence coupable de la communauté internationale

Qui peut mettre fin à cette situation ? La communauté internationale. Mais on assiste au silence des chancelleries, au spectacle d'ambassades multipliant les marques de déférence envers des personnes qu'elles savent être des voleurs. Cette attitude s'explique par la volonté de garder les dirigeants libyens de bonne humeur dans l'espoir d'obtenir quelque chose. Résultat : le petit cercle qui dirige le pays est d'excellente humeur.