L'arrivée de Khomeini en France en 1978 : le prélude méconnu de la révolution iranienne
Khomeini en France en 1978 : prélude à la révolution iranienne

L'arrivée discrète d'un révolutionnaire en France

Le 6 octobre 1978, un vieil ayatollah portant un turban et une longue cape brune atterrit à l'aéroport Charles-de-Gaulle en provenance de Bagdad. Il présente son passeport à la police aux frontières qui lui accorde sans difficulté un visa de tourisme de trois mois, comme c'était la règle pour tout Iranien à cette époque. Cet homme, Rouhollah Khomeini, allait devenir l'architecte de la révolution islamique iranienne.

L'installation dans les Yvelines

Accueilli par l'intellectuel exilé Abolhassan Banisadr, Khomeini est d'abord hébergé à Cachan en banlieue parisienne avant d'être installé dans le village paisible de Neauphle-le-Château, dans les Yvelines. Pendant quatre mois cruciaux, jusqu'à son retour triomphal à Téhéran le 1er février 1979, ce lieu deviendra le quartier général de la préparation révolutionnaire.

La réaction tardive des autorités françaises

Les autorités françaises mettent plusieurs jours à réaliser l'importance de l'événement. Pourtant, le chah Mohammed Reza Pahlavi, monarque absolu d'Iran, était l'un des principaux alliés de la France au Proche-Orient. Khomeini, son ennemi mortel depuis des années, venait d'être expulsé d'Irak par Saddam Hussein à la demande du souverain iranien.

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Le président Valéry Giscard d'Estaing, qui avait accueilli le chah en grande pompe à Paris en 1974 et signé avec lui des accords de coopération nucléaire, adopte une position surprenante. Malgré les avertissements de la Direction de la surveillance du territoire qui recommandait l'expulsion vers l'Algérie, Giscard déclare : "Le gouvernement n'a pas à intervenir dans les affaires intérieures de l'Iran".

La préparation révolutionnaire depuis la France

Une communication habile

Khomeini se présente habilement comme un vieillard paisible, s'installant chaque jour sous un pommier sur des tapis persans. Il reçoit des centaines d'exilés iraniens, certains apportant des sacs de billets pour soutenir la cause. Les policiers envoyés discrètement sur place par le ministère de l'Intérieur se contentent d'observer.

Malgré ses critiques de la civilisation occidentale, Khomeini utilise avec maîtrise la technologie de l'époque. Il enregistre sur cassettes audio des prêches enflammés contre le chah, reproduits à l'infini et acheminés clandestinement vers l'Iran. Les autorités françaises restent étonnamment passives face à cette activité.

L'image soigneusement construite

Pour les opinions occidentales, Khomeini tient un discours apaisant. Les intellectuels de gauche, dont le philosophe Michel Foucault, le voient comme une sorte de nouveau Gandhi. Dans les médias, il se présente en démocrate épris de justice, affirmant que "dans un régime islamique, les libertés sont totales et sans équivoque".

Un trio de conseillers formés en Occident - Banisadr, Sadegh Ghotbzadeh et Ebrahim Yazdeh - gère sa communication internationale. Tous trois occuperont des postes importants dans la nouvelle République islamique avant d'être éliminés par les durs du régime.

Les calculs géopolitiques occidentaux

Le changement d'attitude américain

À Washington, le président Jimmy Carter, partisan d'une diplomatie soucieuse des droits de l'Homme, prend ses distances avec le chah. Une thèse commence à circuler aux États-Unis : les islamistes pourraient constituer un rempart solide contre le communisme.

En décembre 1978, les dirigeants occidentaux apprennent que le chah est irrémédiablement condamné par un cancer. Ils comprennent que leur principal allié contre l'URSS au Proche-Orient va bientôt quitter la scène politique.

La réunion cruciale de la Guadeloupe

Début janvier 1979, Giscard réunit Carter, le chancelier allemand Schmidt et le Premier ministre britannique Callaghan en Guadeloupe. Carter annonce sans ambages que les États-Unis ont décidé de retirer leur soutien au régime du chah.

Giscard ne semble pas s'en formaliser outre mesure. Il n'exclut pas que Khomeini puisse devenir une alternative démocratique à l'autocrate Pahlavi. Il est possible qu'il ait vu dans ce changement un moyen de limiter l'influence américaine au Proche-Orient, au profit de la France.

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L'ignorance occidentale et le départ triomphal

La méconnaissance du projet islamiste

L'ignorance occidentale de la réalité du projet islamiste joue un rôle crucial. Neuf ans plus tôt, Khomeini avait écrit un mémorandum de 74 pages décrivant son projet de théocratie autoritaire. La CIA ne traduira ce texte que deux mois après la proclamation de la République islamique.

Le retour en Iran

Le 16 janvier 1979, le chah quitte définitivement l'Iran. Deux semaines plus tard, le Quai d'Orsay affrète un Boeing 747 d'Air France pour convoyer en Iran le futur "guide suprême". Avant de monter dans l'appareil, Khomeini remercie "le gouvernement et le peuple français". Son visa de touriste était expiré depuis près d'un mois.

La maison aux volets bleus de Neauphle-le-Château, décrite par Mohsen Sazegara comme "le centre névralgique de la révolution", avait servi de base à la préparation d'un régime qui allait transformer durablement le paysage géopolitique du Proche-Orient et au-delà.