La stratégie iranienne : un chaos délibéré pour résister aux États-Unis
Contrairement aux apparences, la stratégie iranienne visant à semer le chaos au Moyen-Orient et à bloquer le détroit d'Ormuz est parfaitement réfléchie et calculée. Elle a pour objectif principal de prolonger le conflit afin d'en augmenter considérablement le coût pour les États-Unis, jusqu'à potentiellement les pousser à abandonner leurs opérations. Pour un régime qui joue sa survie, cette approche est jugée cohérente par de nombreux experts internationaux.
Une réponse organisée ou des initiatives désordonnées ?
La question centrale demeure de savoir si la réponse iranienne est coordonnée ou résulte d'initiatives prises par des commandants militaires de second rang, privés de consignes claires après les frappes de décapitation subies. « La grande question est de savoir s'il y a une organisation dans la réponse iranienne », s'interrogeait récemment une source diplomatique française. Les attaques contre des pays tiers comme les États du Golfe, l'Azerbaïdjan ou la Turquie, qui auraient pu rester neutres, semblent toutefois faire partie d'un plan plus vaste.
Parier sur la durée face à la supériorité militaire américaine
Malgré les frappes américaines et israéliennes ayant éliminé des hauts dirigeants, le régime iranien tient bon. « L'Iran se préparait à cette éventualité depuis longtemps », rappelle la docteure Burcu Ozcelik du centre britannique Rusi. Les autorités iraniennes misent désormais sur l'asymétrie des volontés : un belligérant, l'Iran, qui lutte pour sa survie, face à un autre, les États-Unis, qui défendraient des intérêts de moindre importance.
Conscient de son incapacité à remporter une guerre conventionnelle, Téhéran recourt à des tactiques irrégulières pour prolonger le conflit. « Téhéran cherche à renchérir le coût de l'escalade jusqu'à ce que Washington envisage une porte de sortie », résume Ali Vaez de l'International Crisis Group. L'objectif est d'utiliser les munitions de manière parcimonieuse pour que le conflit dure suffisamment et qu'éventuellement, le président américain Donald Trump décide d'y mettre fin.
Les leçons des conflits asymétriques
Dans un texte de référence sur les conflits asymétriques publié en 1975 après le revers américain au Vietnam, le chercheur Andrew Mack soulignait l'intérêt pour les belligérants les plus faibles de miser sur « l'affaiblissement progressif de la capacité politique de leurs adversaires à mener la guerre ». Cette approche semble guider l'Iran aujourd'hui.
« Plus le conflit s'éternise, plus Téhéran a le sentiment que l'équilibre stratégique - psychologique et politique - se modifie en sa faveur », estime Danny Citrinowicz de l'INSS israélien. L'Iran utilise donc des voies détournées : semer le chaos régional, bombarder ses voisins et faire monter les prix du pétrole en bloquant de fait le détroit d'Ormuz.
Le Golfe comme levier d'influence
« La stratégie est de mettre les pays du Golfe sous pression », explique Burcu Ozcelik. Le but est d'exercer une pression sur Washington en provoquant la colère des pays du Golfe et en entraînant une hausse des prix du pétrole, du gaz et des autres matières premières. « Les répercussions sur les marchés, les perturbations du détroit d'Ormuz et les prix du pétrole sont autant de variables qui pèseront lourdement sur la réflexion de Washington ou l'inciteront à un retrait anticipé », estime l'analyste Emily Stromquist du cabinet américain Teneo.
Cette stratégie suppose que les pays du Golfe peuvent avoir une influence sur Donald Trump plus forte que celle d'Israël. Elle aura aussi des conséquences durables si la République islamique survit. « Le régime iranien devra faire de profondes concessions, auxquelles il ne sera peut-être pas disposé », prévient Burcu Ozcelik. Après les hostilités, « il sera difficile pour Téhéran de rétablir ses relations avec le Golfe » qui s'étaient améliorées ces dernières années.
Pour Danny Citrinowicz, l'objectif ultime de Téhéran est « de maximiser ses gains et d'imprimer dans l'esprit de ses adversaires le coût d'un futur combat contre l'Iran », quitte à sacrifier ses relations régionales à court terme.



