Iran : après la mort de Khamenei, le régime islamique en proie à une décomposition interne
En janvier dernier, alors que le peuple iranien se révoltait massivement contre la dictature des mollahs, L'Express s'était entretenu avec Saeid Golkar, politologue irano-américain et professeur associé à l'université du Tennessee à Chattanooga. À l'époque, l'expert expliquait que la chute du régime islamique ne pourrait advenir sans que soit ciblé le "cœur du régime", à savoir l'ayatollah Khamenei et sa famille proche.
Si de nombreuses variables subsistent encore pour prédire l'avenir de la dictature islamique, Saeid Golkar analyse désormais les différents signes indiquant que le système commence à "pourrir de l'intérieur" après l'attaque d'Israël et des États-Unis contre l'Iran, suivie de la mort du Guide suprême. L'ayatollah Khamenei ayant par ailleurs commis de son vivant plusieurs "erreurs majeures", responsables de la position particulièrement vulnérable du régime aujourd'hui.
Un réseau clérical toujours présent mais un système qui se désagrège
Saeid Golkar : "L'ayatollah Khamenei a certes été tué, mais le réseau clérical reste intact. Il en va de même pour le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), les forces de sécurité et la bureaucratie d'État. Cela signifie que les nombreuses couches de ce système en forme d'oignon sont toujours en place."
Cependant, le politologue précise que si les membres de l'élite politique continuent d'être éliminés un par un dans les jours à venir, le système pourrait commencer à se désintégrer significativement. Des signes tangibles indiquent déjà qu'il perd sa capacité à prendre des décisions cohérentes.
Lundi 2 mars, Abbas Eraqchi, un responsable du ministère iranien des Affaires étrangères, a été interrogé sur les raisons pour lesquelles l'Iran attaquait Oman et le Qatar alors que ces deux pays soutenaient le régime depuis de nombreuses années. Sa réponse fut éloquente : "la situation n'était plus sous leur contrôle".
Chaîne de commandement affaiblie et frappes aveugles
Cela indique clairement que sur le plan militaire, la chaîne de commandement a été sérieusement affaiblie, les responsables de rang inférieur étant désormais aux commandes après l'assassinat de 40 hauts commandants militaires iraniens. Cette dégradation pourrait expliquer les frappes aveugles contre divers pays arabes du golfe Persique, sans aucune logique stratégique apparente.
Quant à la chaîne de commandement politique, il ne faudrait pas grand-chose pour qu'elle s'effondre également. À ce stade, cependant, trop de variables subsistent pour permettre des prévisions sérieuses sur l'avenir immédiat du régime.
Les variables déterminantes pour l'avenir du régime
Le politologue identifie plusieurs facteurs cruciaux :
- La durée du conflit : Combien de temps le régime pourra-t-il tenir face aux pressions externes ?
- L'implication internationale : La Grande-Bretagne ou la France pourraient se joindre aux États-Unis, tandis que certains pays arabes pourraient s'aligner sur Téhéran.
- La loyauté interne des élites : Des soldats auraient cessé de se présenter à certaines bases militaires, conscients de leur infériorité face aux États-Unis et Israël.
- La mobilisation populaire : Après la mort de Khamenei, certains Iraniens sont descendus dans la rue pour célébrer avant d'être réprimés par le CGRI.
"Si le conflit se prolonge pendant plusieurs semaines, si des militaires et des politiciens commencent à faire défection, et si le peuple iranien se mobilise en masse, alors on pourra effectivement parler d'un système au bord de l'effondrement", analyse Saeid Golkar.
Sanctions économiques et ciblage de l'appareil sécuritaire
Les sanctions économiques imposées par les États-Unis restent importantes car elles limitent les ressources financières du régime, mais elles ne suffisent pas à elles seules. L'Iran est avant tout un État sécuritaire moderne qui combine surveillance étendue, appareil répressif développé et contrôle social strict.
"La priorité doit donc être de cibler l'appareil sécuritaire, notamment la police, les Gardiens de la révolution et les services de renseignement", explique le politologue. Cela explique pourquoi les frappes visent particulièrement les commissariats de police, les bases de sécurité et les infrastructures liées à la répression.
Dans le même temps, il est essentiel de créer un vide au sommet de l'État. Sans leadership clair, les forces de sécurité sur le terrain pourraient ne plus savoir à qui obéir et changer d'allégeance. La combinaison des sanctions financières avec des pressions sur l'appareil sécuritaire et les dirigeants pourrait produire un effet domino décisif.
Succession potentielle et risques d'autoritarisme accru
Deux personnalités se distinguent comme successeurs potentiels, toutes deux membres du Conseil exécutif provisoire créé après la mort de Khamenei :
- Gholamhossein Mohseni Ejei, chef du pouvoir judiciaire, figure centrale de la répression politique
- Alireza Arafi, haut dignitaire religieux aux liens étroits avec les Gardiens de la révolution
"Dans les deux cas, si le système survit, la succession entraînera probablement un autoritarisme accru, un renforcement du repli sur soi et une intensification des tensions internationales", prévient Saeid Golkar.
Les erreurs majeures de Khamenei
Le politologue identifie plusieurs erreurs stratégiques commises par le défunt Guide suprême :
Premièrement, il a progressivement remplacé des experts compétents par des individus idéologiquement engagés, sapant ainsi la capacité institutionnelle du régime.
Plus important encore, il n'a pas investi dans le bien-être du peuple iranien. D'énormes ressources financières ont été consacrées à des programmes de sécurité et militaires au détriment du développement économique et social.
Le niveau de vie a baissé d'année en année, la pauvreté s'est aggravée et la frustration sociale s'est intensifiée. Plutôt que de réformer le système, Khamenei a répondu par une répression brutale, suscitant un ressentiment généralisé au sein de la société iranienne.
Sa vision idéologique du monde, marquée par un anti-américanisme et un antisémitisme prononcés, a directement contribué à l'escalade des tensions avec Israël et les États-Unis. Opérant dans un cadre profondément religieux, il se considérait comme guidé par une mission divine, donnant naissance à un système politique rigide et inflexible.
"Il n'est donc pas surprenant que le régime se trouve aujourd'hui dans une position aussi vulnérable", conclut Saeid Golkar, soulignant que les fondements mêmes du pouvoir islamique en Iran sont désormais sérieusement ébranlés.



