Frappes en Iran : l'analyse sans concession de Bertrand Badie sur une crise régionale
Au lendemain des frappes militaires conjointes israélo-américaines sur le territoire iranien et des ripostes de Téhéran visant les pays du Golfe, la situation au Moyen-Orient demeure extrêmement tendue. Pour l'expert international Bertrand Badie, professeur émérite des universités et chercheur au Centre de recherches internationales à Paris, tous les scénarios restent malheureusement ouverts, y compris celui d'une escalade incontrôlable.
Une opération militaire jugée « irrationnelle »
Depuis son poste d'observation privilégié, Bertrand Badie confie avoir « craint » le déclenchement d'un conflit ouvert en Iran, sans pourtant y croire pleinement. « Tant il semble irrationnel, par rapport à la situation iranienne, à la situation régionale et à la stratégie des États-Unis », explique-t-il. Pour le chercheur, cette intervention américano-israélienne apparaît particulièrement déconnectée des réalités politiques.
« Depuis 1945, on ne connaît pas de changement de régime qui ait été provoqué par des bombardements », rappelle-t-il avec force. « On ne voit pas non plus comment une intervention des États-Unis et d'Israël peut modifier les paramètres régionaux de la crise moyen-orientale, dont il ne faut pas oublier que l'une des sources essentielles demeure le conflit israélo-palestinien ».
Des risques considérables pour Washington
Bertrand Badie identifie plusieurs dangers majeurs pour les États-Unis dans cette aventure militaire :
- Une mise en situation délicate avec les alliés régionaux, notamment les monarchies du Golfe
- Une tension accrue avec la Chine, directement impactée par d'éventuels blocages du détroit d'Ormuz (20% du pétrole mondial transite par cette voie)
- Une incompréhension croissante dans l'électorat trumpiste, préoccupé par les pertes humaines potentielles et le coût financier exorbitant
« Trump, qui vient de démentir ses déclarations de juin dernier quand il annonçait qu'il avait durablement neutralisé le programme militaire iranien, semble pris à son propre piège », analyse l'expert.
Israël : des intérêts à court terme, des risques à long terme
Pour l'État hébreu, la menace existentielle que représente l'Iran, à portée de missiles, justifie selon certains cette intervention. « Pour Israël, le seul intérêt consiste à mettre l'Iran hors d'état de nuire », reconnaît Bertrand Badie. Cependant, déstabiliser un pays supplémentaire après les territoires palestiniens, le Liban et la Syrie pourrait se révéler contre-productif.
« À moyen ou long terme, pas sûr que cette situation chaotique lui profite », met en garde le chercheur. « Certes, elle met Netanyahou à l'abri du risque de défaite électorale, mais ne résout en rien la complexité de la crise moyen-orientale ».
Le risque de radicalisation interne en Iran
Un des effets pervers les plus préoccupants de cette intervention pourrait être le renforcement des factions les plus radicales au sein du régime iranien. « On peut craindre que le chaos iranien renforce l'aile la plus radicale, qui ne manquera pas de poursuivre l'œuvre répressive annoncée en décembre dernier », alerte Bertrand Badie.
Cette radicalisation pourrait également bénéficier à ceux qui, à l'intérieur de l'Iran, considèrent qu'il faut utiliser la force contre Israël et contre les alliés des États-Unis, créant ainsi un cercle vicieux de violence.
L'impossible « changement de régime » par la force
Contrairement à certaines déclarations politiques, Bertrand Badie est catégorique : « On ne peut trouver de solution institutionnelle à la crise politique iranienne que dans des choix venant du peuple iranien, pas dans une intervention militaire ».
Le chercheur souligne que dans les régimes autoritaires, l'opposition a très peu de visibilité. Les médias occidentaux tendent à ne voir de solution alternative que dans la personne de Reza Pahlavi, « lui-même contestable parce qu'il a incarné en son temps un régime oppressif et corrompu ».
La vraie question, selon lui, est de savoir s'il existe, à l'intérieur de l'Iran, d'autres forces capables d'une alternance, autour de la Prix Nobel de la Paix et des différents opposants emprisonnés. « Ce n'est que la dynamique venant des profondeurs de la société qui pourra le révéler », conclut-il.
La succession de Khamenei et la menace balistique
Alors que circule la rumeur du décès de l'ayatollah Ali Khamenei, 87 ans et malade, Bertrand Badie anticipe une succession probablement déjà organisée. « Si elle se fait dans ce contexte, elle risque de déboucher sur une radicalisation passagère », prévient-il.
Enfin, le chercheur pointe un angle mort de la stratégie occidentale : « À force de se concentrer sur la capacité nucléaire de l'Iran, les États-Unis ont-ils sous-estimé sa force balistique ? » Les missiles iraniens, déjà utilisés, représentent selon lui une menace bien plus immédiate que le programme nucléaire, encore non opérationnel.
Dans cette région profondément instable, chacun tente d'accumuler le plus de ressources défensives et offensives, créant une dangereuse course aux armements où Israël et les pays du Golfe sont déjà surarmés. Pour Bertrand Badie, la solution ne viendra certainement pas des frappes militaires, mais d'une approche politique inclusive tenant compte des aspirations des peuples de la région.



