Guerre en Ukraine : décryptage des négociations en Turquie par une experte
Guerre en Ukraine : décryptage des négociations en Turquie

Guerre en Ukraine : les absents, les présents, les enjeux, les stratégies… une experte décrypte les négociations prévues ce jeudi en Turquie

La fondatrice du Center for Russia and Eastern Europe Research de Genève décrypte ce qui se joue autour de la proposition de rencontre entre la Russie et l’Ukraine en Turquie.

Quelle lecture faites-vous de la stratégie de Poutine et Zelensky autour de la proposition de négociation en Turquie ce jeudi ?

Sans surprise, Vladimir Poutine ne se rendra pas à Istanbul. Mais il est important de noter que lors de la dernière rencontre en 2022 en Turquie, le ministre des Affaires étrangères russe Lavrov était présent ainsi que son homologue ukrainien Kuleba. La composition de la délégation russe ne comprend cette fois aucune personne au rang de ministre, ce qui peut être révélateur de la faible attente de ces pourparlers, côté russe. Le directeur du GRU, à la tête du renseignement militaire russe depuis 2018, sera, en revanche, présent, montrant là la volonté de Moscou de mettre en avant lors de cette rencontre une dimension militaire, qui est actuellement à l’avantage des forces armées russes en Ukraine.

La présence vraisemblable des représentants américains Witkoff et Kellogg amène, elle, à penser que les Américains appuieront les propositions déjà évoquées, comme une zone de démilitarisation le long de la ligne de front et la présence d’une force de réassurance constituée par les contingents français, britanniques et polonais. Mais cette proposition de rencontre faite par la Russie est une alternative à la demande de cessez-le-feu de 30 jours faite de la partie ukrainienne, européenne et américaine. Il faut donc y lire la disposition négative de la Russie pour un cessez-le-feu de longue durée, alors que celle-ci continue de recruter plusieurs milliers de soldats par mois, de frapper l’Ukraine, d’occuper et de tenir environ 20 % du territoire ukrainien.

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Les Russes se rendent en Turquie avec les mêmes exigences maximalistes que celles revendiquées en 2022, notamment la démilitarisation de l’Ukraine et l’arrêt des aides occidentales. Si le Kremlin a obtenu des Américains la non-intégration de l’Ukraine à l’Otan, il n’en reste pas moins qu’il n’a pas encore atteint tous ses objectifs en Ukraine. En ce qui concerne les territoires occupés, rien n’est tranché du côté ukrainien, mais ce point de blocage sera écarté dans un premier temps.

Poutine ne sera pas présent en Turquie

La liste a finalement été dévoilée, mercredi soir, par le Kremlin. Vladimir Poutine ne fait pas partie de la composition de la délégation russe qui doit se rendre ce jeudi en Turquie pour des discussions avec les Ukrainiens. Volodymyr Zelensky avait annoncé qu’il l’attendrait à Istanbul, faisant pression, pour pousser le maître du Kremlin à se déplacer, tout comme Donald Trump, qui ne devrait pas non plus être présent.

La Russie refuse, également, le cessez-le-feu. L’Union européenne a donc mis ses menaces à exécution, en annonçant un 17e paquet de sanctions à l’encontre de Moscou. En résumé, la Russie tient à garder ses acquis territoriaux, à tout mettre en œuvre pour faire plier Kiev militairement et politiquement tout en préservant le rapprochement diplomatique avec les États-Unis. Il s’agit donc de ne pas apparaître comme un obstacle à la paix et de gagner une sorte de guerre d’usure avec les Américains, lesquels pourraient se lasser et se retirer du jeu. C’est ce que la Russie attend, en se préparant à payer le prix fort sous la forme de sanctions drastiques que Washington fait planer sur Moscou sans toutefois, pour l’instant, montrer la fermeté que les Ukrainiens souhaiteraient.

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Vladimir Poutine dit, une nouvelle fois, vouloir "éliminer les causes profondes du conflit". Pourrait-il, notamment, chercher à obtenir le départ de Volodymyr Zelensky ?

Les Russes exigent le retrait des forces de l’Otan en Europe orientale, l’arrêt complet des exercices conjoints entre l’Alliance atlantique et les pays de l’ancien bloc et le retour de l’Ukraine (détournée de son passé russe et soviétique) dans une position plus favorable à Moscou. Ce “retour” ne semble être possible pour Poutine qu’en “éliminant” politiquement Zelensky avec un nouveau président prêt à des concessions qui seraient inacceptables pour le président ukrainien aujourd’hui. Zelensky en est bien conscient, comme le montre la signature récente d’un décret bannissant son opposant le plus critique, Oleksy Arestovitch, ou les sanctions appliquées contre Porochenko ou Timochenko.

Cette rencontre en Turquie peut-elle aboutir à un réel cessez-le-feu ?

L’invitation à une rencontre Russie-Ukraine, la première depuis 2022, en dépit de l’enthousiasme américain pour cette avancée diplomatique, ne fera que peu bouger les lignes, même en considérant que ce cessez-le-feu soit accepté finalement par le Kremlin. Les deux “cessez-le-feu” déjà proposés par la Russie n’ont pas véritablement eu d’effets. Il est difficile aujourd’hui d’envisager un cessez-le-feu durablement respecté quand bien même il serait signé par les deux parties plus tard. L’annonce de la fin de la guerre surviendra un jour mais certainement pas après cette rencontre.

Quel est l’objectif de Donald Trump ?

Sur le plan politique, cette rencontre est une victoire pour l’équipe Trump. Parvenir à ce que les deux parties se rencontrent était un marqueur de l’efficacité diplomatique de Trump. Sur le plan économique, les États-Unis ont beaucoup à gagner de la fin de la guerre et d’une reprise d’échanges commerciaux et d’investissements en Russie, écartant ainsi son adversaire chinois, et également de la mise “sous tutelle” de l’économie ukrainienne qui accueillera les investissements américains dans le secteur de l’énergie mais aussi celui de la défense.