Le détroit d'Ormuz : un point de passage stratégique mondial
La réalité géographique d'un point de passage resserré, son utilisation pour des flux de matières premières indispensables et l'existence d'une tension permanente entre États hostiles font du détroit d'Ormuz ce que les spécialistes appellent un choke point ou goulet d'étranglement. Le géopolitologue David Amsellem, directeur du laboratoire Legem, explique que le monde compte plusieurs de ces points stratégiques, mais qu'Ormuz reste le plus problématique, constituant un véritable cas d'école pour la vulnérabilité d'un territoire.
Une histoire mouvementée depuis le XVIe siècle
Jadis infesté de pirates, contrôlé successivement par les Portugais au XVIe siècle puis les Britanniques au XIXe, le détroit d'Ormuz fait véritablement irruption sur la scène internationale après 1941. Daniel Feldmann, auteur du Pétrole dans la Seconde Guerre mondiale, souligne que la consommation explosive de brut pendant la guerre transforme radicalement l'importance stratégique de cette zone. Les Américains, alors premier producteur mondial, découvrent la facilité d'exploitation du pétrole en Arabie saoudite en 1943, tandis que l'approvisionnement de l'Union soviétique via l'Iran densifie brusquement le trafic maritime.
Dès cette époque émergent des projets de routes alternatives pour contourner ce point névralgique. De l'Irak partent deux pipelines vers Haïfa et Tripoli, tandis qu'Aramco trace dans les années 1940 une ligne de 800 kilomètres le long de la frontière irakienne. Ce pipeline, abandonné au profit d'un autre construit dans les années 1980, constitue aujourd'hui encore le plan B des Saoudiens pour échapper au contrôle iranien.
La transformation géopolitique des années 1980
Le début des années 1980 bouleverse complètement la situation géopolitique régionale. Jusque-là, l'Iran du Shah jouait le rôle de gendarme du Golfe désigné par les Américains, expliquant pourquoi les chocs pétroliers des années 1970 n'avaient pas généré de tensions particulières dans le détroit. Le géopolitologue Alican Tayla précise cependant que l'Iran avait déjà pris possession de plusieurs îles émiraties dans les années 1950, lui donnant une emprise stratégique sur l'embouchure du détroit.
L'instauration de la République islamique en 1979 coïncide avec l'apogée du détroit comme artère principale pour les hydrocarbures. La guerre Iran-Irak qui débute en 1980 marque un tournant décisif, les menaces iraniennes de fermeture du détroit devenant une arme stratégique majeure aux mains de Téhéran.
La guerre des pétroliers et ses conséquences
En 1984 commence une guerre des pétroliers, conflit à basse intensité qui dure quatre ans et met hors service près de 500 pétroliers de diverses nationalités. L'acmé de cette tension intervient en avril 1988 lorsque les États-Unis transfèrent des pétroliers koweïtiens sous pavillon américain. Après que certains de ces navires sont endommagés par des mines, la marine américaine lance l'opération Mante religieuse qui détruit plusieurs plateformes iraniennes.
Cette opération, la plus importante menée par les États-Unis depuis 1945, fait près de cent morts et plusieurs centaines de blessés du côté iranien. L'affaire est portée devant la Cour internationale de justice qui rend son verdict quinze ans plus tard, rejetant à la fois l'argument américain de légitime défense et la demande d'indemnisation de l'Iran. Malgré ces tensions extrêmes, l'Iran n'est jamais venu à bloquer complètement le détroit comme il le menace aujourd'hui.
Une gestion complexe et des tensions permanentes
Depuis 1975, la zone du détroit est cogérée par l'Iran et Oman, cette cogestion s'étant relativement bien déroulée malgré la protection américaine d'Oman. La particularité géographique du détroit d'Ormuz complique cependant les choses : réduit à 55 kilomètres à son point le plus étroit, avec des eaux peu profondes et une voie de navigation ne dépassant pas quelques kilomètres de large, il constitue un point de passage extrêmement vulnérable.
David Amsellem remarque que l'emprise de l'Iran sur Ormuz coïncide avec la convention de Montego Bay de 1982, dont l'esprit général incite les pays à reprendre possession de leurs eaux. Cette convention n'a été ni signée par les États-Unis ni ratifiée par l'Iran, créant une situation juridique floue où seule la coutume maintient la liberté de navigation.
Une arme de dissuasion stratégique
En 2008, 2011 et 2019, l'Iran a brandi à plusieurs reprises la menace d'une fermeture du détroit, au gré de l'évolution de ses relations avec les États-Unis. Daniel Feldmann résume cette stratégie : « Le détroit, pour l'Iran, est un équivalent de l'arme nucléaire », une arme de dissuasion jamais directement appliquée mais constamment brandie.
Cette épée de Damoclès a incité les Émirats arabes unis à lancer en 2006 la construction d'un pipeline achevé en 2012, permettant de contourner le détroit d'Ormuz. Cependant, en 2019, l'Iran a déjà bombardé le port de Fujaïrah, démontrant la vulnérabilité même des solutions alternatives.
La menace asymétrique contemporaine
Aux États-Unis, la conviction que l'Iran ne franchirait jamais le pas d'un blocage complet a longtemps prévalu, basée sur l'importance vitale du détroit pour Téhéran qui y fait transiter 90% de son pétrole. Pourtant, l'exercice militaire Millennium Challenge 2002 a démontré la vulnérabilité des flottes conventionnelles face à des attaques asymétriques dans cette zone étroite.
L'utilisation potentielle de missiles antinavires, de mines, de petites embarcations rapides et désormais de drones fait du détroit d'Ormuz un site idéal pour la guerre asymétrique. Alican Tayla confirme cette analyse, soulignant que le détroit, équivalent marin d'un défilé montagneux piégeux, rappelle une loi fondamentale de la guerre : le primat de la géographie et de la disposition du champ de bataille.
Le détroit d'Ormuz reste ainsi au cœur des tensions géopolitiques contemporaines, un point de passage crucial dont la vulnérabilité continue de façonner les relations internationales et les stratégies énergétiques mondiales.



