Détroit d'Ormuz : un point de passage stratégique sous haute tension
Un couloir maritime d'une cinquantaine de kilomètres entre l'Iran et Oman concentre toutes les attentions des géants mondiaux du pétrole. Suite à l'attaque conjointe des États-Unis et d'Israël sur l'Iran, les Gardiens de la révolution ont proclamé la fermeture du détroit d'Ormuz, une artère vitale pour le commerce du pétrole et du gaz naturel liquéfié. Francis Perrin, directeur de recherche à l'Iris et spécialiste des questions énergétiques, s'interroge sur la réalité de ce blocage. Selon ses analyses, une telle action de la part de Téhéran ne pourrait survenir que si les dirigeants iraniens estimaient le régime définitivement condamné.
Une fermeture possible mais éphémère
L'Express : Peut-on réellement « fermer » le détroit d’Ormuz du jour au lendemain, comme prétendent l’avoir fait les Gardiens de la révolution ?
Francis Perrin : Oui, il est techniquement possible de le faire rapidement. Cependant, une telle fermeture ne pourrait perdurer longtemps. Ce détroit constitue la principale voie de transit du commerce pétrolier mondial, avec environ 20 % de la consommation mondiale de pétrole et près de 20 % des exportations mondiales de gaz naturel liquéfié qui y passent quotidiennement. L’enjeu est donc doublement stratégique, touchant à la première et à la troisième énergie mondiale.
Depuis des années, la menace de fermeture est régulièrement brandie par les autorités iraniennes, sans jamais être mise en œuvre. À mon sens, elles ne pourraient sérieusement envisager cette option que si elles jugeaient le régime irrémédiablement perdu. Dans le cas contraire, bloquer le détroit équivaudrait à un suicide stratégique, car une intervention américaine lèverait rapidement un tel blocus.
Les moyens militaires et juridiques en question
Juridiquement, l’Iran n’a pas le droit de fermer le détroit d’Ormuz, qui est un détroit international. Toutefois, le respect du droit international n’est pas nécessairement une priorité pour Téhéran. Militairement, l'Iran en a la capacité, étant l’un des deux États riverains avec Oman. Ce passage étroit permettrait de positionner des navires militaires et de menacer les tankers avec des drones ou des missiles. Cependant, un blocus durable serait extrêmement risqué face à la puissance militaire des États-Unis et d’Israël.
Scénario d'une pénurie physique mondiale
Si 20 % du pétrole mondial étaient bloqués, on assisterait à un choc d’offre planétaire, entraînant une pénurie physique rare. La dernière remonte à 1973. Avec près de 20 millions de barils par jour immobilisés sur une consommation mondiale légèrement supérieure à 100 millions, la situation deviendrait critique. Les marchés pétroliers, déjà en hausse depuis décembre en anticipation des tensions, devraient voir leurs prix s’envoler à la réouverture, reflétant la matérialisation des craintes.
Réactions des pays importateurs et producteurs
Les pays membres de l’OCDE et de l’Agence internationale de l’énergie disposent de stocks stratégiques équivalant à trois mois d’importations, offrant une solution de court terme. Cependant, les pays pauvres, sans réserves, seraient les plus vulnérables. Les États-Unis, premier producteur mondial, produisent à pleine capacité et ne peuvent augmenter rapidement leur offre. L’Arabie saoudite, avec ses marges de manœuvre, pourrait stabiliser le marché en augmentant sa production, comme elle l’a fait par le passé, à condition que ses installations ne soient pas ciblées.
Impacts économiques et dépendances
Les économies importatrices seraient les premières touchées, notamment la Chine, fortement dépendante du pétrole iranien. L’Inde et la Turquie sont aussi concernées, mais cherchent à diversifier leurs approvisionnements face aux sanctions américaines. Une flambée des prix pénaliserait tous les importateurs, même ceux n’achetant pas de pétrole iranien, car le marché mondial répercuterait la hausse. Les grands exportateurs préfèrent des prix modérément élevés pour éviter un ralentissement économique mondial réduisant la demande.
En résumé, la fermeture du détroit d’Ormuz reste une menace crédible mais limitée dans le temps, avec des conséquences potentiellement dévastatrices sur l’économie globale et la stabilité des marchés énergétiques.



