Le parcours d'un déserteur russe : de la guerre en Ukraine à la clandestinité au Kazakhstan
"Quand avons-nous franchi la frontière ? Je ne m'en souviens plus. Peut-être avant le 24 février. Depuis plusieurs jours, nous étions comme hors du temps." Attablé dans la cuisine de son appartement à Astana, au Kazakhstan, Evgueny Korobov cherche ses mots avec une profonde émotion. Ce trentenaire originaire de Krasnoïarsk est l'un des rares déserteurs russes à témoigner à visage découvert, malgré les risques considérables qu'il encourt.
De "exercices militaires" à l'enfer du front
Quelques semaines avant l'invasion de l'Ukraine, sa brigade, la 15e brigade de fusiliers motorisés, avait été envoyée dans la région de Koursk, à la lisière de l'Ukraine. "Nous sommes arrivés le 10 février. Je m'en souviens très bien, c'était le jour de la paie", précise-t-il. Officiellement, il s'agissait "d'exercices militaires". Le commandement assurait alors que, malgré les tensions, il n'y aurait pas de guerre, seulement des démonstrations de force.
Pourtant, l'offensive a débuté de manière inattendue. "Les premiers jours se déroulaient dans une étrange suspension, puis soudain, les tirs ont jailli de partout. Une véritable guerre a commencé", se souvient-il avec amertume. D'abord stationné près de Kiev, Evgueny Korobov a été affecté dans le Donbass, sur la ligne de front où il a passé près de trois mois avant de déserter définitivement en janvier 2023.
Népotisme et impréparation totale
Commandant des dizaines d'hommes au sein d'une unité créée pour des missions de maintien de la paix sous l'égide des Nations unies, Evgueny Korobov avait embrassé la carrière militaire par conviction patriotique. "J'ai toujours voulu défendre ma patrie. Mais pourquoi devrais-je attaquer les Ukrainiens ? Cette guerre est absurde", confie-t-il.
Son expérience en Ukraine lui a révélé l'envers du décor de l'armée russe. "Beaucoup surestiment la capacité de combat de l'armée russe. Chez nous, l'incompétence est totale, à cause du népotisme et du copinage à tous les niveaux", dénonce-t-il. Pendant les premiers jours de l'offensive, certains chefs utilisaient même Google Maps pour se repérer, illustrant selon lui "le degré d'impréparation".
Dans les rangs, il a vu affluer des volontaires sans formation, souvent "des hommes brisés, des divorcés, qui allaient tout droit vers la mort. Une forme de suicide par procuration". Il marque une pause avant d'ajouter : "On dira que ce sont des monstres. Selon moi, le monde est plus compliqué que ça. Ils ont commis une erreur, certes, mais s'ils n'ont pas participé à des atrocités, ils méritent le pardon."
La désertion comme unique issue
L'idée de déserter s'est imposée rapidement, car en Russie, rompre son contrat militaire avant son terme est impossible. Il lui restait deux ans à servir. Dans un geste désespéré, il s'est tiré une balle dans la jambe ainsi qu'à certains de ses hommes "pour les sauver de cet enfer". Évacué vers un hôpital militaire en Russie, il a guéri après six mois de rééducation, au terme desquels il devait être renvoyé au front.
Il a alors tenté de corrompre des médecins pour obtenir un certificat d'inaptitude, en vain. "Je suis même allé chez un ophtalmologue dans une clinique privée pour altérer ma vue au laser. Ils m'ont jeté dehors en me traitant d'imbécile !", raconte-t-il avec ironie.
Héros télévisé malgré lui
Pendant son court séjour à l'arrière du front, la Russie lui est apparue inchangée. "Ceux qui soutiennent la guerre sont ceux qui ne la font pas. La propagande fonctionne, surtout auprès de ceux qui ne se battent pas", analyse-t-il. Ironie du sort, il a lui-même participé à cette propagande : en décembre 2022, il est devenu la vedette de l'émission "Makhalov", un talk-show grand public diffusé sur Russia-1, la chaîne contrôlée par le Kremlin.
"C'était largement enjolivé, et préparé bien à l'avance par le commandement militaire", se souvient-il. Il avait été décoré d'une médaille du "Courage" grâce à un colonel dont il avait sauvé la vie et qui avait "inventé tout un récit héroïque" en guise de remerciement.
La vie clandestine au Kazakhstan
Souffrant de troubles post-traumatiques - spasmes, accès d'agressivité - il a finalement réussi à rejoindre la Biélorussie, puis le Kazakhstan, grâce à l'aide d'Iditié Lessom, une organisation basée en Géorgie qui aide les soldats russes à fuir. Mais sa vie au Kazakhstan est précaire. "Une vie où il faut tout le temps faire attention", décrit-il. "Je parle peu à mes parents. Nous avons convenu qu'ils devront me traiter de traître à la patrie si la police venait les interroger sur mon sort."
Il vit aujourd'hui dans une quasi-clandestinité à Astana, comme une vingtaine d'autres déserteurs russes réfugiés dans la capitale kazakhe. Son passeport est périmé depuis 2024 et sa demande d'asile a été rejetée. Le Kazakhstan, resté proche de Moscou, est lié à son voisin par des accords d'extradition qui obligent les autorités kazakhes à remettre les citoyens visés par un mandat d'arrêt.
Plus de 50 000 déserteurs russes
Selon les estimations de l'ONU en 2025, plus de 50 000 soldats russes ont déserté depuis 2022, soit près de 10 % de l'ensemble des troupes russes en Ukraine. Cette tendance révèle un problème grave que Moscou est incapable de résoudre, même par des mesures punitives sévères incluant des exécutions extrajudiciaires, selon l'organisation ukrainienne FrontIntelligence Insight.
Pour ces objecteurs de conscience, la pression s'accentue depuis le début de cette année. Un déserteur, Semyon Bajoukov, a été arrêté sur le sol kazakh par la police d'une base militaire russe au Kazakhstan - le troisième cas recensé depuis 2023. Un autre, Zelimkhan Mourtazov, est actuellement retenu à l'aéroport d'Astana après avoir tenté de rejoindre la Turquie.
L'espoir d'un refuge en Europe
"Les déserteurs russes sont en danger ici", selon l'avocat d'Evgueny Korobov, Artur Alkhastov, qui se bat pour le faire partir vers l'Europe, notamment vers la France. "À ce stade, tout espoir repose sur Paris, qui demeure l'un des seuls pays où les Droits de l'homme jouent un rôle significatif", assure-t-il.
En 2024, six déserteurs, venus eux aussi du Kazakhstan, ont été accueillis sur le sol français - le seul pays de l'UE qui accueille officiellement des déserteurs russes. "Certains que j'ai hébergés chez moi à Astana, à l'époque, sont aujourd'hui là-bas !", glisse Korobov, une pointe d'envie dans la voix.
À la fenêtre de son appartement donnant sur les barres d'immeubles de la ville, il jette un regard sur l'horizon figé. Il a déserté la guerre, mais reste prisonnier de son ombre, dans l'attente incertaine d'un avenir meilleur loin des conflits et des persécutions.



