Publicité « J’espère que vous vous sentez coupables » : les victimes de Purdue Pharma dans la crise des opioïdes témoignent face à la justice
À Purdue Pharma, « j’espère que vous vous sentez coupables » : des dizaines de victimes de la crise des opioïdes aux États-Unis ont pu s’exprimer mardi à l’occasion de la condamnation du laboratoire à l’origine de l’OxyContin, un anti-douleur hautement addictif.
Entre 1999 et 2022 dans le pays, près de 727 000 personnes ont succombé à une overdose liée à la prise d’opiacés, obtenus sur ordonnance ou illégalement, selon des données gouvernementales. Parmi elles, la mère d’un adolescent écouté en audio-conférence, aux côtés de son père. « Parce que ma maman est morte, j’ai été en dépression et j’ai pensé me tuer », lâche-t-il, espérant que les ex-propriétaires de Purdue, la famille Sackler, se sentent « coupables ».
L’audience devait initialement se tenir une semaine plus tôt en audio-conférence, mais la juge fédérale Madeline Cox Arleo l’a reportée en présentiel en voyant des manifestants devant son tribunal à Newark, dans le New Jersey. « C’était la moindre des choses », dit-elle à une victime qui l’en remercie. « C’est vrai », convient cette dernière. Mardi, une quarantaine de personnes, victimes et proches de victimes, avait fait le déplacement. Une vingtaine d’autres était connectée à distance. Leurs témoignages – « déchirants » pour la juge – se sont enchaînés pendant plus de six heures.
« Gouffre immense »
Le fils d’Alexis Pleus s’est vu prescrire de l’OxyContin après s’être blessé en pratiquant le football américain au lycée. Sa mort en 2014, d’une overdose d’héroïne, laisse « un gouffre immense dans notre famille pour l’éternité », confie-t-elle. Ceux qui ont survécu à l’addiction disent leur « culpabilité » d’être en vie, comme les familles qui se reprochent de n’avoir pas vu ou fait assez. Beaucoup dressent le tableau de vies « détruites » : divorces, perte de la garde de leurs enfants, prison, hôpital psychiatrique, factures médicales astronomiques pour retrouver « une vie normale, qui ait du sens ».
Les épouses de deux hommes morts de leur addiction racontent avoir perdu leurs maisons. L’une souffre de stress post-traumatique. Dans nombre de cas, ce sont des familles entières qui ont été décimées, avec plusieurs décès liés à une crise qui a commencé « dans des cabinets médicaux ». Purdue était en effet accusé, notamment, d’avoir fait la promotion de l’OxyContin en versant des pots-de-vin à des médecins, ce qui a rapporté des dizaines de milliards de dollars au laboratoire et à la famille Sackler.
Dans la salle d’audience, beaucoup ont pleuré – jusqu’à la juge face à Julie Werner Strickler, dont le fils s’est vu prescrire ses premières pilules à l’armée. « Ces gens ne sont pas des statistiques », a lancé la magistrate en rendant sa décision. « Leurs témoignages doivent être entendus. »
« Entreprise criminelle »
Après avoir lu les noms des plus de 200 victimes pour lesquelles des témoignages écrits avaient été déposés, elle a enjoint au président du conseil d’administration de Purdue Pharma, Steve Miller, de leur présenter des excuses. Madeline Cox Arleo s’est également excusée au nom du gouvernement américain, qui a « échoué » à protéger la population face aux pratiques de Purdue, comparées à celles d’une « entreprise criminelle ».
La condamnation du laboratoire américain permet l’entrée en vigueur de son plan de faillite, qui prévoit le versement de plus de 8 milliards de dollars et sa transformation en une entreprise indépendante, Knoa Pharma, destinée à « s’occuper de la crise des opiacés ». Nombre de victimes appelaient mardi à rejeter cet accord, réclamant des poursuites pénales contre la famille Sackler ou des garanties d’indemnisation. La juge s’est aussi dite insatisfaite mais a estimé qu’il s’agissait de la « meilleure voie possible » à sa disposition.
« Ça ne m’étonne pas. C’est la deuxième fois que je me retrouve dans une salle d’audience où le juge se montre contrit et admet pratiquement qu’il aurait dû y avoir des peines de prison, mais il y a toujours un mais… », a regretté Edward Bisch, qui a perdu un fils adolescent. Pour nombre de victimes et de proches, le combat se poursuit au quotidien via un engagement associatif dans la lutte contre la crise des opioïdes, qui devrait bientôt être financée par une partie des sommes dues par Purdue et les Sackler.



