Bien sûr, il faut tenir compte du prix des carburants et de tout ce qui est impacté par le conflit au Moyen-Orient. Mais il faut aussi considérer cette addition de plus en plus élevée dans certains établissements où le chocolat liégeois et la crème brûlée coûtent presque aussi cher que le plat de résistance. Alors il faut parfois faire l’impasse sur l’apéro, le vin, le dessert et même le café car, en famille avec deux enfants, à moins de cent euros il devient de plus en plus difficile de se sustenter.
Le temps des pique-niques
Vous vous souvenez de ces dimanches quand, avec vos parents ou vos grands-parents, dans la « Quatrelle » ou la 2 CV, vous partiez pique-niquer en rase campagne. Un peu pour prendre l’air et le soleil, un peu car ils n’avaient pas les moyens de payer le restaurant.
Vous aimiez la course limpide des torrents et ces truites que vous n’arriviez jamais à pêcher, car trop maladroit ou si mal équipé. La voiture sentait toujours un peu l’essence. Et comme, bien sûr, la climatisation n’existait pas encore, la peau de vos cuisses collait au siège en moleskine. Votre mère portait un foulard, car vous rouliez souvent vitres ouvertes et parce qu’elle redoutait les courants d’air. Votre père laissait son bras à la portière, vous vous souvenez de ces larges épaules et de ce « Marcel » dont vous aviez un peu honte.
« La Gadoue » et le canal
C’était l’époque des yé-yé, vos parents n’avaient pas « le poste » dans la voiture, seulement un petit transistor à pile de marque Radiola que vous suspendiez, en arrivant sur les lieux, à la branche d’un pin ou à celle d’un olivier. Pétula pataugeait dans « La Gadoue », Adamo cherchait « Les Filles du bord de mer » et Montand fredonnait encore « Le Temps des cerises ».
Mais vous vous souvenez d’un pique-nique en particulier, celui que vos parents avaient organisé au bord d’un canal interminable avec ses grands arbres dans le soleil et cette averse de papillons jaunes qui tombaient entre les feuilles, dans l’eau verte de ce cours d’eau beaucoup trop lent.
Vous aviez une dizaine d’années et vous vous étiez un peu endormi sur les cuisses de votre grande cousine, mariée depuis avec un type de Montélimar dont vous n’avez plus jamais entendu parler. Vous revoyez très distinctement le grand-père portant bretelles, perdu dans ses silences, adossé à « l’aplatane », avec une grande serviette posée sur les genoux et, non loin de là, votre mère et sa sœur s’affairant à tout disposer sur la nappe à carreaux. Vous avez d’ailleurs retrouvé depuis, dans le grenier familial, cette vieille glacière délavée où elles avaient rangé avec soin, le matin même, la nourriture et les boissons.
Un repas champêtre
Ce jour-là, il y avait du rôti de porc, du jambon, des œufs durs, des tomates à la croque-au-sel et l’on vous avait autorisé un verre de limonade coupé avec un peu de vin. Votre cousine, celle que vous n’avez plus jamais revue et dont vous étiez tombé un peu amoureux, avait préparé un clafoutis aux abricots. Vos oncles et votre père parlaient de Mendès France, de Lecanuet, de l’Algérie, de Mitterrand et d’une DS 19 qui faisait l’actualité du côté du Petit Clamart.
Colombey et Saint-Tropez
Après le repas, vous avez suivi les femmes au bord de ce cours d’eau où passaient quelques péniches et où elles se baignèrent jusqu’aux hanches. Vers quatre heures, avant de repartir, vous avez terminé le clafoutis aux abricots pendant que votre mère servait le café encore fumant, au goulot d’une Thermos en aluminium retrouvée récemment dans le garage.
Récipient que l’on manipule en restant planté dans la pénombre alors que les souvenirs d’un lointain voyage en train resurgissent ou que le geste d’une mère préparant un pique-nique refait surface pour vous laisser assis, seul dans le vide, face au temps qui court. Étrange bouteille recouverte d’un papier au vert un peu délavé sur lequel est inscrit le mot « Picnic », légère et fragile qui a survécu aux chocs, aux déménagements, aux grands nettoyages intergénérationnels et à la plupart de ses utilisateurs. Après quarante ans d’oubli, le bouchon en liège de ladite fiole patrimoniale ne s’est pas désagrégé.
Il faut alors faire preuve d’une certaine solennité pour libérer un air emprisonné alors que Charles de Gaulle s’éteignait à Colombey et que le Gendarme repartait en balade, pour la troisième fois, du côté de Saint-Tropez. Dévisser la timbale en aluminium un peu cabossée, retirer le bouchon, respirer une odeur de café qui, comme celle d’un bon vin, a su résister aux outrages du temps…
Depuis, lorsque vous entendez « Le Temps des cerises », vous repensez à ce moment-là, à cette lumière, à ces visages, à la douceur de votre mère, à ses gestes patients et mesurés. Vous repensez à la beauté de cette journée, au goût unique de la limonade, à celui de ce jambon de montagne, au crible ensoleillé des frondaisons et au parfum mystérieux des adultes.



