Un scrutin rodé jusqu'à la transparence apparente
« Le scrutin s'est-il bien passé ? » « Oui, comme toujours. » Cette réponse quasi automatique, donnée à l'unisson par une dizaine de présidents de bureau de vote interrogés ce dimanche, résume le caractère cérémonial d'une élection présidentielle orchestrée avec une précision militaire au Congo-Brazzaville. Le scénario, parfaitement rodé, ne laisse aucune place à l'imprévu : coupure totale d'internet dès 7 heures du matin, déploiement massif des forces de l'ordre aux carrefours stratégiques, et vote protocolaire du président sortant en milieu de journée devant une foule de curieux et de sympathisants.
Brazzaville transformée en « ville morte »
Les bureaux de vote ont fermé dimanche soir après cette consultation où la victoire de Denis Sassou Nguesso, 82 ans et cumulant près de 40 années au pouvoir, paraît acquise d'avance. Pourtant, derrière cette façade de stabilité impeccable, les mêmes grains de sable que lors des précédentes échéances émaillent le processus. Ici, des bulletins manquants dans certains bureaux des quartiers périphériques ; là, des listes électorales incomplètes. Mais le dénouement semble déjà écrit dans tous les esprits : une réélection avec un score approchant les 90% pour le président sortant.
L'habitude finit par lasser une partie significative de la population qui, ce dimanche, ne s'est pas ruée vers les urnes. Dans une Brazzaville transformée en « ville morte » pour l'occasion, le contraste était saisissant. Les grands boulevards, habituellement saturés par le concert des klaxons et les émanations des pots d'échappement, appartenaient aux jeunes. Faute de transports en commun, ils ont transformé le bitume désert en terrains de football improvisés.
Une paralysie urbaine contestée
Pendant ce temps, les adultes restaient majoritairement cloîtrés chez eux. La circulation était strictement réservée aux rares véhicules arborant le précieux « laisser-passer » délivré par le ministère de l'Intérieur. Les commerces, bars et restaurants, poumons économiques de la ville, avaient reçu l'interdiction formelle d'ouvrir leurs portes.
Cette paralysie forcée ne passe pas inaperçue. « Ils font ça chaque année pour que les Congolais aillent voter, mais dans mon quartier, qui part là-bas ? », s'interroge une mère de famille. Malgré l'interdiction, elle a discrètement sorti ses casseroles sur le pas de sa porte pour tenter d'écouler les dernières brochettes d'ailes de poulet restantes de la veille. À quelques rues de là, dans le quartier populaire de Bacongo, l'indifférence domine largement. « Je n'ai pas reçu ma carte », expliquent simplement la plupart des badauds qui errent sans but, marquant le peu d'intérêt réel pour un scrutin dont l'issue ne fait aucun doute.
Le choix de la stabilité contre l'inconnu
Pour ceux qui ont malgré tout fait le déplacement vers les urnes, l'immobilisme du pouvoir est perçu non pas comme une stagnation, mais comme un rempart essentiel contre le chaos. Dans le quartier de Moungali, l'ambiance est plus solennelle. « À défaut d'avoir tout ce que l'on souhaite, on se satisfait de ce que l'on a », résume Michel Gamassa après avoir accompli son devoir citoyen. Pour lui et sa famille, le président sortant incarne la figure du patriarche protecteur. « Personne ne s'est illustré dans la campagne au point de faire le poids face à Denis Sassou Nguesso qui aujourd'hui est le seul à pouvoir garantir la paix. » Son frère, présent à ses côtés, renchérit sans détour : « Il y a un géant et d'autres qui ne représentent rien ni personne. »
La mise en scène minutieuse de la transparence
Vers midi, devant la mairie du 5e arrondissement d'Ouenzé, le décorum présidentiel a atteint son apogée. Une centaine de Congolais étaient présents pour acclamer le président-candidat. Après avoir déposé son bulletin dans l'urne sous les flashs d'une dizaine de caméras, Denis Sassou Nguesso a salué l'organisation « transparente et démocratique » de l'élection. Face à une presse internationale soigneusement choisie — principalement locale, chinoise et russe — le chef de l'État a affiché une sérénité totale.
Pour crédibiliser le processus électoral, 750 observateurs issus de la société civile avaient été formés et déployés. « Nous nous assurons de la mise en place du matériel, du nombre d'assesseurs présents et du bon déroulement », explique Monsieur Oukagnat, comptable de formation, dépêché dans un bureau de vote spécifique.
Un discours officiel rassurant face aux inquiétudes
Le discours officiel se veut rassurant, presque pédagogique. « La commission nationale électorale a une antenne locale dans chaque commune », tient à préciser Juste Désiré Mondelé, porte-parole des questions politiques et député. Selon lui, le système est parfaitement verrouillé pour empêcher toute fraude : « Les résultats ont été dûment signés par les représentants de chaque candidat avant d'être collectés et envoyés à la commission nationale à Brazzaville. » Il insiste sur le fait que « la transparence de l'élection appartient aux candidats eux-mêmes » avant de conclure, avec force conviction : « Nous sommes très attachés à la démocratie. »
Le spectre d'une rébellion et le silence numérique prolongé
Malgré ces assurances répétées, la coupure d'internet, toujours effective 24 heures après la fermeture des bureaux de vote, trahit une certaine nervosité du pouvoir. Officiellement, il s'agit d'une mesure de salubrité publique destinée à éviter la propagation de fausses nouvelles. « Nous avons connu la guerre post-électorale, il n'y aura pas de rébellion », affirme avec fermeté Parfait Ikoni, directeur adjoint de la communication de la campagne et porte-parole du Parti Congolais du Travail (PCT, au pouvoir).
Pour lui, le black-out numérique représente une nécessité préventive incontournable : il s'agit de s'assurer « qu'un candidat ne se déclare gagnant en se basant sur rien ». « Les citoyens ne se servent pas toujours des réseaux sociaux de manière mesurée. C'est pourquoi, nous, le PCT, soutenons cette mesure », ajoute-t-il, justifiant ainsi la privation de connexion pour l'ensemble de la population.
La reprise d'une vie précaire
Lundi soir, une vie précaire reprenait progressivement ses droits dans la capitale congolaise. Le réseau Internet, revenu partiellement dans les grands hôtels et certaines entreprises privilégiées, permettait aux plus aisés de reprendre contact avec « l'extérieur ». Mais pour la majorité des Brazzavillois, l'attente des résultats officiels — « pas avant une semaine » selon Parfait Ikoni — ne semble déjà plus constituer la priorité absolue.
Dans les foyers, devant les postes de télévision branchés sur la chaîne d'État DRTV ou scrutant les bandeaux d'information de France 24, l'heure est déjà à la reprise du quotidien. Plus que le nom du vainqueur, dont personne ne doute réellement, c'est la fin de la « ville morte » et le rétablissement complet des communications qui occupent désormais les esprits. Le rituel électoral, une fois de plus accompli, laisse place au retour à une normalité toute relative dans un pays où le pouvoir semble immuable.



