Août 1953 : comment la CIA a renversé la démocratie iranienne
1953 : la CIA renverse la démocratie iranienne

Le coup d'État manqué du 16 août 1953

Plusieurs conjurés ont été arrêtés ; le chah a fui précipitamment en avion vers Bagdad ; le coup d'État fomenté par la Central Intelligence Agency (CIA) a échoué dans un premier temps. Nous sommes à l'aube du 16 août 1953 et la tentative américaine de renverser le Premier ministre iranien pour installer à Téhéran un gouvernement favorable aux intérêts occidentaux semble mal engagée. Mais ce n'est que partie remise. Trois jours plus tard, à la suite de péripéties rocambolesques, l'envoyé spécial de la CIA réussira finalement dans son entreprise de déstabilisation.

Un précédent historique méconnu en Europe

L'affaire reste peu connue en Europe, mais le changement de régime en Iran, auquel aspire aujourd'hui certains dirigeants occidentaux, possède un précédent historique majeur : il y a trois quarts de siècle, les services secrets américains ont renversé le seul gouvernement réellement démocratique que la Perse ait connu dans son histoire millénaire. L'opération Ajax, selon son nom de code à la CIA, a mis en branle une série de tragédies dont le peuple iranien continue à souffrir aujourd'hui, comme le souligne le journaliste américain Stephen Kinzer dans son livre-enquête sur le sujet.

Le contexte de la guerre froide

En 1953, le monde est plongé dans la guerre froide ; la guerre de Corée s'achève par un armistice en forme de match nul entre communistes et pro-américains ; en Égypte, l'arrivée au pouvoir du colonel Nasser, l'année précédente, a inauguré une vague révolutionnaire dans le monde arabo-musulman. À Washington, on craint que l'Iran, pays frontalier de l'Union soviétique, ne tombe à son tour dans l'orbite de Moscou, ce qui justifiera des interventions radicales.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Le pétrole au cœur du conflit

À la source du conflit, on trouve, comme souvent au XXe siècle dans la région, la question cruciale du pétrole. L'accord anglo-perse de 1919 réduisait de facto l'Iran à un protectorat britannique. Il confiait la gestion exclusive des hydrocarbures à une société détenue en majorité par Londres, l'Anglo-Iranian Oil Company (l'ancêtre de BP), qui devient rapidement la compagnie anglaise la plus rentable du monde. Winston Churchill parle alors de l'Iran comme d'un pays de cocagne, au-delà de nos rêves les plus fous. Mais dans la population iranienne, la confiscation des royalties par Londres et son refus obstiné de les partager nourrissent une frustration croissante et un sentiment nationaliste puissant.

L'arrivée au pouvoir de Mossadegh

Un nationaliste pur et dur, Mohammad Mossadegh, est élu Premier ministre en 1951 par le Parlement iranien. Grand bourgeois francophone, docteur en droit formé en Suisse, Mossadegh allume la mèche peu après son arrivée au pouvoir : il nationalise l'exploitation du pétrole. La mesure est accueillie avec enthousiasme dans tout le pays. Le chef du gouvernement promet à ses concitoyens que grâce à l'argent des hydrocarbures, l'Iran pourra enfin sortir du sous-développement. Son audace résonne à travers le monde au moment où la décolonisation s'accélère, devenant un symbole de résistance aux puissances coloniales.

La réaction britannique et l'implication américaine

À Londres cependant, les autorités dénoncent une spoliation inacceptable. Churchill, qui vient de retrouver son poste de Premier ministre, somme Mossadegh de revenir sur sa décision. Arc-bouté sur ses principes, l'Iranien refuse catégoriquement. Le Britannique impose alors une série de sanctions économiques contre l'Iran, fait arraisonner par la Royal Navy un pétrolier italien chargé de brut iranien, et dépose plainte devant la Cour internationale de justice. Mossadegh, qui vient en personne à La Haye plaider devant les juges, obtient finalement gain de cause, renforçant sa position.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Churchill se tourne alors vers les Américains, leur proposant d'employer la manière forte pour déposer l'entêté et installer à sa place un Premier ministre à la solde des Occidentaux. Élu à la Maison-Blanche en novembre 1952, le républicain Dwight Eisenhower rompt avec la prudence de son prédécesseur Harry S. Truman et fait droit aux arguments de Churchill, dont il a besoin du soutien dans le conflit coréen. Le nouveau chef de la CIA, Allen Dulles, anticommuniste convaincu, se charge avec zèle de la tâche. Il dépêche en Iran l'un de ses agents les plus expérimentés, Kermit Roosevelt, le petit-fils du président Theodore Roosevelt. C'est lui qui va changer le cours de l'histoire iranienne.

L'obstination de Roosevelt et le succès du complot

Avec l'aide du MI6 britannique qui dispose d'un réseau d'agents sur le terrain, l'émissaire américain, des dollars plein les poches, stipendie des mollahs, des journalistes et des officiers de l'armée, pour dresser progressivement la population contre Mossadegh. La désinformation bat son plein. Le Premier ministre est faussement décrit dans la presse comme un aventurier à la solde du Parti communiste, le Toudeh, qui de son côté agite la rue. L'Iran se retrouve au bord du chaos contrôlé.

Pour donner à son action un vernis de légalité, Roosevelt convainc le chah de signer en secret un décret qui destitue son Premier ministre et qui nomme à sa place un général acquis aux Américains. Au soir du 15 août, l'agent de la CIA dépêche le chef de la garde impériale, le colonel Nassiri, pour se saisir de Mossadegh. Mais les conjurés n'ont pas été assez prudents ; le complot a été éventé ; Nassiri est arrêté. Craignant la vengeance de Mossadegh, le chah quitte précipitamment le pays, laissant derrière lui un pouvoir vacillant.

Roosevelt s'obstine pourtant, faisant fi des instructions de Langley lui ordonnant de déguerpir d'Iran sur-le-champ. Non seulement il reste à Téhéran mais il relance le complot avec une détermination redoublée et parvient à rallier une partie cruciale de l'armée autour d'officiers loyaux au chah. Le 19 août, des unités militaires encerclent la maison de Mossadegh, qui ne tarde pas à se rendre après des affrontements limités. Comme l'écrit L'Express dans son édition du 22 août 1953, la seule carte qui restait à Mossadegh était l'appel au Toudeh. Ni sa formation ni ses convictions profondes - ni même son intérêt - ne pouvaient l'inciter à en faire usage. Et c'est là, semble-t-il, toute la raison de sa chute.

Des conséquences toujours visibles aujourd'hui

De retour dans son pays à l'invitation des militaires putschistes, Mohammed Reza Pahlavi est réinstallé sur le trône du Paon. Dès lors, le monarque règne d'une main de fer, tout en déployant un vaste programme de modernisation et de mise au pas du clergé chiite, qui jamais ne lui pardonnera cette humiliation. Mais le soutien que le chah a apporté à la CIA au détriment d'un gouvernement patriote et populaire a compromis irrémédiablement sa légitimité aux yeux de son peuple. Il ne s'en remettra jamais vraiment.

Pour asseoir son pouvoir chancelant, il use d'une répression de plus en plus féroce par le biais de sa redoutable police secrète, la Savak, créée en 1957 avec l'assistance technique et financière de la centrale américaine. La terreur s'intensifie progressivement jusqu'à l'explosion populaire de 1979 qui contraint le souverain, définitivement cette fois, à l'exil sans retour possible.

La révolution islamique et ses suites

La révolution islamique est marquée par le retour triomphal de l'ayatollah Khomeini qui, jeune mollah, s'était opposé à Mossadegh, avant de devenir l'ennemi juré du chah. Les révolutionnaires installent à la tête du pays des clercs fanatiques, radicalement anti-américains et anti-occidentaux. Ces derniers n'ont de cesse depuis lors d'œuvrer contre le grand satan de Washington et le petit satan israélien, lesquels mènent, depuis des décennies, des campagnes de pressions diverses dans l'espoir de mettre à bas le régime théocratique, tandis que le fils du shah, le prince Reza, attend son heure à Washington.

Les racines profondes de l'instabilité régionale

Les racines de cette situation conflictuelle remontent directement à 1953. En faisant dérailler l'ébauche de démocratie iranienne, les Américains ont créé un foyer d'instabilité durable qui a contribué à répandre le désordre au Moyen-Orient et à promouvoir à travers le monde l'islamisme politique et son cortège de violences. Bien avant les opérations américaines en Irak ou en Afghanistan, le sort tragique de Mossadegh et ses suites dramatiques ont témoigné des risques majeurs des interventions politico-militaires occidentales, dont l'issue échappe souvent complètement à leurs initiateurs. Mais il est douteux que les décideurs contemporains se soient penchés suffisamment sur cette affaire historique avant d'engager de nouvelles actions dans la région.