L'Europe lance une offensive commerciale « turbo-chargée »
Maros Sefcovic, commissaire européen au Commerce, utilise une expression percutante pour qualifier l'agenda commercial de la Commission européenne : « turbo-chargé ». Alors que l'administration Trump improvise des réponses désordonnées aux décisions de la Cour suprême, Bruxelles signe, négocie et ratifie des accords de libre-échange à un rythme effréné. Le contraste est saisissant et révèle une stratégie délibérée de conquête des marchés internationaux.
L'accord Mercosur : un symbole et un casse-tête
Le dossier le plus symbolique demeure l'accord avec le Mercosur. L'application provisoire de cet accord est désormais à portée de main, puisque l'Argentine devrait le ratifier dans les prochains jours. Cependant, Maros Sefcovic s'est montré prudent devant les eurodéputés : « Légalement, nous pouvons appliquer provisoirement l'accord dès la première ratification, celle de l'Argentine. Mais cela nécessiterait des adaptations techniques pour une application à un seul pays », a-t-il précisé. Le commissaire ajoute que son équipe examine la méthode la plus efficace et équitable pour avancer, tout en complétant l'évaluation politique nécessaire.
Pourtant, le temps perdu est considérable. « Entre 2021 et 2025, nous aurions bénéficié de 183 milliards d'euros supplémentaires à l'exportation et de 291 milliards de PIB si l'accord avait été en vigueur », chiffre Sefcovic. Chaque année perdue signifie du commerce et des emplois sacrifiés. Le Parlement européen a renvoyé le texte devant la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE), une démarche que le commissaire qualifie de dilatoire, estimant que la Cour rendra un avis similaire à celui de l'accord avec Singapour, établissant un précédent clair.
La question cruciale de la vitesse
La rapidité d'exécution est devenue centrale dans la stratégie commerciale européenne. Actuellement, entre la conclusion d'un accord et son entrée en vigueur, il peut s'écouler jusqu'à deux ans et demi, en raison des toilettages juridiques et des traductions dans les vingt-quatre langues officielles. « C'est tout simplement inacceptable dans le monde d'aujourd'hui », tranche Sefcovic. Il propose de commencer les procédures en anglais, sans priver aucune langue de ses droits au final, une suggestion qui a semé le trouble au Conseil mais mérite d'être sérieusement examinée.
L'Inde : un test décisif pour la nouvelle ambition européenne
L'accord avec l'Inde, conclu le 27 janvier dernier, constitue le premier test de cette nouvelle ambition. La Commission s'est fixé pour objectif une ratification en douze mois maximum. Cet accord libéralise 97 % des échanges, permettant une économie de quatre milliards d'euros annuels de droits de douane. « Ce n'est peut-être pas l'accord parfait, mais c'est une opportunité énorme que nous devons saisir », concède Sefcovic. Des produits agricoles sensibles ont été exclus pour débloquer les négociations, un compromis jugé indispensable.
Le commissaire vise également un accord avec l'Indonésie, qui libéraliserait 98 % des échanges, avec une entrée en vigueur prévue dès 2026. Au-delà, Sefcvoiric ambitionne de conclure des accords avec les Philippines, la Malaisie et la Thaïlande en deux ans, et les discussions avec l'Australie progressent bien, malgré des résistances sur le volet agricole.
Une réforme profonde de l'OMC pour contrer la Chine
L'enjeu dépasse les accords bilatéraux. L'UE a été invitée à s'associer au CPTPP (Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership), un accord transpacifique qui, combiné à l'UE, représenterait 30 % du PIB mondial et 40 % du commerce international. « Si ce groupe travaille ensemble, son impact sur les règles du commerce mondial sera considérable », souligne Sefcovic.
Le sujet de fond est la refondation du commerce international sur des règles équitables. Le dernier grand accord du Gatt date de 1994, et l'OMC a été profondément bouleversée en trente-deux ans. Sefcovic ne mâche pas ses mots : « Le principe de la nation la plus favorisée, négocié il y a trente ans, reposait sur l'hypothèse que tout le monde jouait le jeu de l'économie de marché ouverte. Ce n'est plus le cas ». Le problème principal est la Chine, qui représente 30 % de la production manufacturière mondiale et consacre 4 % de son PIB à des aides à l'exportation, entraînant un déficit commercial de l'UE avec Pékin de 360 milliards d'euros en 2025.
La proposition européenne pour une OMC réformée
L'UE a soumis en janvier une vision pour une réforme profonde de l'OMC, articulée autour de trois piliers :
- Prévisibilité : maintenir un système de règles avec un mécanisme de règlement des différends opérationnel.
- Équité : rouvrir le débat sur le principe de la nation la plus favorisée en le liant à la réciprocité réelle, visant implicitement la Chine.
- Flexibilité : sortir de l'unanimité qui bloque tout et autoriser des accords entre pays volontaires.
Les travaux de fond débuteront en avril. Un chiffre résume l'enjeu : si l'OMC s'effondrait, les pays en développement perdraient 5 % de leur PIB de façon permanente. C'est ce scénario que Bruxelles s'emploie à éviter, tandis que Washington improvise sous l'influence erratique de Donald Trump.



