La peur des garçons efféminés : une étude décrypte nos réflexes émotionnels
La peur des garçons efféminés décryptée par la science

Comme toutes les semaines, le chercheur en psychologie Jesse Bering décortique une étude sur la sexualité. Un jour, quelque part au beau milieu des États-Unis et dans cette torpeur cotonneuse qui suit les vols où l’on traverse la moitié de la planète pour une conférence universitaire depuis longtemps tombée aux oubliettes, je me suis traîné hors de l’avion avant de filer vers les toilettes les plus proches que me proposait l’aéroport.

Une zone subliminale de mon cerveau avait peut-être déjà flairé l’anomalie – un endroit trop propre, de discrètes notes de jasmin et de vanille, pas le moindre urinoir –, mais, honnêtement, ce n’est qu’après avoir remonté ma braguette et quitté la cabine pour me retrouver nez à nez avec une femme, rien de moins, que j’ai pris toute la mesure de mon impair.

Je vous parle d’un temps bien avant que les débats sur les toilettes pour personnes transgenres ne viennent enflammer le sujet, mais j’avais tout de même désespérément envie d’expliquer que je n’étais qu’un professeur homosexuel distrait, sans la moindre intention de déviance. J’ai aussitôt compris que ce serait encore plus embarrassant. Je me suis donc borné à m’excuser abondamment pour cette méprise, avant de battre précipitamment en retraite.

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Quoi qu’il en soit, c’est surtout le visage de cette femme qui m’est resté : un mélange de perplexité, d’agacement, de mépris et peut-être même d’un peu de peur. Je dois toutefois dire que je garde aussi le souvenir, légèrement étonné, des autres femmes occupées à se refaire une beauté devant le miroir, et que ma présence n’avait pas semblé troubler le moins du monde.

Le visage du malaise

Que disent nos expressions faciales de nos attentes tacites en matière de respect des normes de genre ? Potentiellement beaucoup, répond la psychologue Karen Man Wa Kwan, avec ses collègues, dans une étude publiée l’an dernier dans Archives of Sexual Behavior. On peut très bien affirmer n’avoir absolument rien contre un homme en robe, une femme se jetant tête baissée dans un combat d’infanterie en première ligne ou, disons, un ahuri d’un certain âge égaré dans les toilettes pour femmes d’un aéroport bondé.

Ces réponses verbales « socialement acceptables » peuvent pourtant dissimuler des émotions plus profondes, en contradiction avec les opinions libérales que l’on professe. Les auteurs le formulent ainsi : « Les évaluations que nous portons sur des caractéristiques stigmatisées sont gouvernées par deux systèmes psychologiques : un système réflexif et contrôlé, et un système réflexe. Dans les déclarations verbales, le système réflexif domine et peut produire des réponses socialement désirables. Lorsque l’on recourt à des mesures non verbales pour évaluer les réactions implicites et non-délibérées des participants, le système réflexe peut prendre le dessus et mieux refléter l’attitude sous-jacente (…) Les mesures explicites comme les mesures implicites permettent toutes deux de prédire jugements et comportements. »

En d’autres termes, une mesure implicite bien conçue permet à des chercheurs avisés de faire parler tout haut ce qui demeure tacite.

Quand les enfants ne savent pas (encore) mentir

Pour distinguer les attitudes de surface envers la non-conformité de genre d’une réaction émotionnelle plus viscérale, Kwan et son équipe ont mené la toute première étude consacrée aux réactions faciales de jeunes enfants face aux violations des normes de genre.

Pourquoi des enfants ? Pour plusieurs raisons, expliquent les auteurs. D’abord, pour mieux venir en aide aux enfants non conformes. Ceux-ci sont plus exposés à l’ostracisme et au harcèlement, avec des effets délétères sur leur santé mentale. C’est particulièrement vrai des garçons présentant des traits traditionnellement féminins. En identifiant précisément les ressorts affectifs de la discrimination qu’ils subissent, les cliniciens peuvent concevoir des interventions plus efficaces pour aider les enfants à accepter les différences de leurs camarades. Tant que l’on ignore quelles émotions brutes nourrissent ces attitudes hostiles, on ne peut pas vraiment commencer à les corriger.

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D’ailleurs, avez-vous déjà croisé un enfant de maternelle capable de garder un visage de marbre ? Comparés aux adultes, les enfants excellent assez peu dans l’art de dissimuler ce qu’ils ressentent. « Les enfants ont moins de possibilités de manipuler ou de contrôler leurs expressions faciales », notent les auteurs. En observant leurs réactions face à un autre enfant transgressant les normes de genre, les chercheurs ont donc pu obtenir un aperçu relativement pur de ce que les enfants pensent réellement des « femmelettes » et des « garçons manqués ».

Dès l’âge de trois ans, la plupart des enfants ont déjà une compréhension bien établie de leur propre identité de genre. Or cette identité est aussi une identité sociale. Fait intéressant : plus un enfant se conforme lui-même aux normes de genre – dans le choix de ses amis, de ses jeux préférés, de ses vêtements, etc. – plus son jugement sur les enfants qui s’en écartent tend à être négatif. Selon les auteurs, cela pourrait constituer une forme de biais xénophobe, surtout si ce rejet est renforcé par les parents et les pairs. « Il est [également] possible, écrivent-ils, que la violation des normes de genre menace l’identité de genre des enfants eux-mêmes, ce qui contribue à une perception moins positive des pairs non conformes. »

La tolérance apprise par cœur

Des études antérieures s’étaient bornées aux capacités réflexives des enfants, en s’appuyant exclusivement sur leurs réponses verbales à des questions portant sur des camarades non conformes aux normes de genre. On leur présentait, par exemple, un garçon jouant à la poupée, ou une fille préférant s’habiller comme son père plutôt que comme sa mère, puis on leur demandait dans quelle mesure ils aimeraient être amis avec cet enfant, si celui-ci avait tort d’agir ainsi, etc.

Mais, dans des sociétés où les stéréotypes de genre rigides passent désormais souvent pour rétrogrades ou stupides, même de jeunes enfants peuvent apprendre que la « bonne » réponse – c’est-à-dire la réponse socialement souhaitable – consiste à accepter, voire à célébrer, la diversité de genre. Mais est-ce vraiment ce que les enfants pensent ?

Barbie, foot, dînette

Pour le savoir, les chercheurs ont mis au point une méthode simple, destinée à contourner ce biais déclaratif. Plus de 600 enfants de quatre à neuf ans – filles et garçons – ont été installés devant un écran d’ordinateur pour regarder un diaporama. La moitié venaient du Canada, l’autre de Hong Kong. Une caméra braquée sur leur visage, chaque enfant a vu défiler, dans un ordre aléatoire, quatre vignettes illustrées. Celles-ci mettaient en scène un enfant hypothétique – garçon conforme ; garçon non conforme ; fille conforme ; fille non conforme – accompagné d’une description audio lue par une narratrice au ton neutre.

« Chaque vignette comprenait cinq illustrations (…) la première, affichée pendant quinze secondes, indiquait le prénom et le niveau scolaire du personnage, identique à celui du participant. Puis quatre autres images, chacune accompagnée d’un enregistrement audio et présentée pendant quinze secondes – soit une minute au total – , illustraient les préférences de l’enfant cible en matière de jouets (voiture ou Barbie), d’activités (football américain ou dînette), de vêtements et de coiffure (s’habiller comme papa ou comme maman), ainsi que le sexe de ses camarades de jeu (garçons ou filles). »

À l’aide d’un logiciel sophistiqué, FaceReader, les chercheurs ont ensuite analysé les expressions faciales – micro-expressions comprises – de chaque enfant pendant qu’il regardait le personnage cible vaquer à des occupations typiques de son genre, ou s’en écartant. Image par image, le programme évalue avec précision la présence et l’intensité des six émotions humaines fondamentales : colère, dégoût, joie, tristesse, peur et surprise. Après chaque vignette, les participants répondaient aussi à une série de questions verbales classiques :

  • « Aimerais-tu être ami(e) avec [nom du personnage cible] ? »
  • « Penses-tu que les autres enfants aimeraient être amis avec [nom du personnage cible] ? »
  • « Penses-tu que [nom du personnage cible] est heureux ? »
  • « Aimerais-tu faire ce que [nom du personnage cible] a fait dans l’histoire ? »
  • « Est-ce tu penses que ce que faisait [nom du personnage cible] était bien ? »

Pourquoi le garçon efféminé fait peur

Cette méthode a permis à Kwan et à ses collègues de mesurer, le cas échéant, le lien entre les réactions réflexes des enfants – leurs expressions faciales – et leurs réactions réfléchies – leurs réponses verbales – face à différents profils de non-conformité de genre. À votre avis, qu’ont-ils découvert ?

Fait curieux : du côté des expressions faciales, une seule émotion s’est révélée statistiquement significative. Ni la surprise, ni le dégoût, ni la colère, ni la joie, ni la tristesse. Seulement la peur. Plus remarquable encore : ce surcroît de peur n’apparaissait que lorsque les enfants voyaient le garçon non conforme – pas son homologue fille. Et plus un enfant affichait de peur en regardant ce garçon, moins il le jugeait heureux. Aucun autre lien significatif n’a été observé. « Peut-être que le fait d’éprouver une certaine peur a influencé la perception qu’avaient les enfants de l’état émotionnel de la personne observée », avancent les auteurs.

Ce que ces résultats ne disent pas, bien sûr, c’est d’où vient cette peur apparente des enfants face aux garçons qui s’écartent des normes de genre. Les auteurs soupçonnent une réaction émotionnelle culturellement acquise, ou mimétique : la désapprobation sociale sévère qui frappe les hommes efféminés – la féminophobie – créerait une aversion diffuse envers ces profils, que les enfants absorberaient, fût-ce implicitement.

Mais pourquoi la peur, précisément, et non d’autres émotions négatives comme la colère, le dégoût ou la tristesse ? Et s’il ne s’agit que d’un biais d’hostilité général envers l’exogroupe, pourquoi les filles non conformes ne provoquent-elles pas le même regard effrayé ? D’un point de vue évolutionnaire, je ne serais pas surpris qu’il existe une composante innée dans tout cela, dans la mesure où les hommes efféminés représentent, pour les intérêts reproductifs des deux sexes, une menace disproportionnée par rapport aux femmes masculines. Voir mes articles sur l’hypothèse du baiseur sournois et la transphobie. Je doute que ce raisonnement aurait déridé la femme des toilettes de l’aéroport, et je ne lui en veux pas.

Mais qu’il s’agisse d’« inné » ou d’« acquis » – cette vieille et fausse alternative – , identifier la peur comme l’émotion centrale qui sous-tend l’intolérance des enfants, en particulier envers les garçons qui s’écartent innocemment des normes de genre, a une réelle importance clinique. Les personnes craintives étant plus portées aux jugements catégoriques et généralisateurs sur des groupes entiers, offrir très tôt aux enfants des expériences positives avec des garçons non conformes pourrait contribuer à recalibrer leurs émotions – et épargner bien des souffrances futures.