Il y a un an, quelques semaines après le retour de Donald Trump au pouvoir aux États-Unis, près des trois quarts des chercheurs travaillant dans le pays déclaraient envisager de partir. Depuis, leurs conditions de travail se sont considérablement dégradées. Exemple avec deux jeunes chercheurs français.
Raphaël Demias-Morisset : un postdoc à distance
Raphaël Demias-Morisset est chercheur en sciences politiques au sein de l’Illiberalism Studies Program à la prestigieuse Georges Washington University. Après sa thèse soutenue à l’Université de Bordeaux, intitulée « L’illibéralisme, aboutissement ou lendemain du néolibéralisme », il a obtenu un postdoc en juin 2025 pour travailler sur l’appropriation des nouvelles technologies par les illibéraux. Mais il ne profite pas du vaste campus arboré de son établissement ; il travaille depuis Bordeaux, entre les quatre murs de son appartement, car il n’est pas autorisé à se rendre aux États-Unis.
« Il a fallu s’organiser pour que je puisse mener cette recherche en restant en France. Il paraissait en effet inenvisageable d’obtenir le visa spécifique, le visa J1, pour pouvoir travailler en tant que chercheur aux États-Unis, notamment parce que j’ai une présence publique sur les réseaux sociaux et dans les médias français. J’ai adopté une posture critique à l’égard des phénomènes sur lesquels j’avais travaillé, dont l’administration Trump 2 », explique-t-il. De plus, certains objets de recherche sont systématiquement refusés par l’administration, considérés comme problématiques ou comme des marqueurs idéologiques. Travailler sur le genre, l’extrême droite, les inégalités, les discriminations ou le fascisme n’est pas bienvenu. « Je cochais presque toutes les cases du bingo des mots bannis », plaisante le jeune chercheur.
Manon : des difficultés de financement
Manon (le prénom a été modifié), la trentaine, n’a pas eu de problème de visa pour entrer aux États-Unis. Elle bénéficie même d’une « green card » qui lui permet de vivre dans le pays en tant que résidente permanente. Arrivée à New York en 2016 pour un postdoc, elle a eu l’opportunité en 2022 d’ouvrir un laboratoire au sein du New York Medical College pour étudier les métastases du cancer du sein. Biologiste cellulaire, elle partage son temps entre recherche fondamentale et enseignement. Elle a obtenu un premier financement pour trois ans, mais doit maintenant renouveler son contrat tous les ans avec des objectifs à atteindre.
« L’objectif qui m’est fixé, c’est de couvrir 50 % de mon salaire avec des financements extérieurs comme l’enseignement. » Seulement, les cours que donne Manon ne représentent que 10 % de son activité. Il lui faut donc trouver d’autres fonds. « En ce moment, avec les coupes budgétaires, c’est plus compliqué qu’avant. Heureusement, il y a des fondations privées actives dans le cancer du sein comme la fondation Susan G. Komen. J’attends une réponse en ce moment, donc on va croiser les doigts. »
Manon attribue les difficultés de financement aux dérèglements du NIH (National Institute of Health) qui distribue les fonds publics. « Depuis l’élection de Trump, ils se sont mis à virer des gens à tour de bras en disant que le NIH coûtait trop cher et qu’il fallait réduire les coûts. Le problème, c’est que derrière, toute la structure collapse. Du coup, il y a des tonnes de gens qui sont en attente de savoir s’ils vont être financés ou pas depuis bien plus longtemps que ce qu’il devrait être. »
Un agenda politique contre la science
Pour Raphaël Demias-Morisset, ce qui se passe au NIH, comme dans d’autres organismes publics, est révélateur des motivations idéologiques et théologiques du mouvement Maga. « Cela n’avait pas été anticipé, mais en fait il y avait un agenda politique derrière le fait de s’attaquer aux sciences dures, à la recherche en médecine, sur le climat ou en physique et en chimie. Cela va dans la continuité des attaques contre le rationalisme ou le darwinisme au début du XXe siècle. Il y a un combat politique vis-à-vis de la science qui n’a jamais disparu de la droite aux États-Unis et qui a pu parvenir à ses fins par le biais du DOGE (Département de l’efficacité gouvernementale en place de janvier à novembre 2025). »
Dans son propre domaine de recherche, les conséquences à long terme de l’influence de l’administration Trump inquiètent le jeune chercheur. « On se demande si c’est juste un orage qui va passer et si on peut entrevoir un futur ou si c’est un phénomène durable. Ce qui est sûr, c’est que cela impacte la vie du centre, avec pas mal d’autocensure. On évite tout ce qui a un caractère trop critique pour adopter une posture qui se voudrait plus neutre, plus compréhensive à l’égard du trumpisme et du mouvement Maga. Concrètement, cela se traduit par le fait d’inviter les intellectuels de l’écosystème trumpiste à participer à des événements scientifiques pour apparaître suffisamment pluraliste auprès de l’administration. »
Sécurité des échanges
Dans ce contexte, les membres du centre de l’Illiberalism Studies Program ont aussi pris l’habitude d’être particulièrement attentifs à la sécurité de leurs données. Ils ne communiquent entre eux que par le biais d’une messagerie cryptée, une habitude héritée des collègues qui travaillent sur l’espace post-communiste.
Optimisme relatif
Malgré les difficultés rencontrées dans leur travail au quotidien, les deux jeunes chercheurs se veulent optimistes quant à l’évolution de la situation. « Donald Trump n’est pas éternel, commence Manon. Il y a déjà des élections qui ont eu lieu dans des endroits où les démocrates ne sont pas élus d’habitude et où ils l’ont été. À New York, on a élu un maire qui est carrément qualifié de communiste. Le mouvement de changement arrive. » Un avis partagé par Raphaël Demias-Morisset. « J’ai tendance à être assez optimiste, au vu de l’activisme de la société civile, sur la défaite très probable du Parti républicain aux midterms. Cela invite à avoir un petit peu d’espoir même s’il y a aussi la crainte que cette rébellion démocratique appelle une surenchère sécuritaire autoritaire. »
En revanche, le chercheur en sciences politiques se montre pessimiste quant à un rétablissement des crédits pour la recherche en Europe. Tout comme Manon qui n’envisage pas de rentrer au pays. « Les gens comme moi qui restent à l’étranger, c’est une perte sèche pour la France. Il y a un gros travail à faire sur la valorisation de la recherche dans notre pays. »
Raphaël Demias-Morisset est l’auteur de « Illibéralisme, l’idéologie de la nouvelle révolution conservatrice ».



