Passé le portail de la base aérienne d’Abidjan, l’empennage gris d’un Airbus A400M surplombe les bâtiments. Arrivé la veille, ce géant capable d’acheminer trente-sept tonnes de fret est le pilier logistique de l’Armée de l’air française. Car à quelque 4 500 kilomètres de l’Hexagone, une myriade de militaires français œuvre à maintenir un haut niveau de coopération avec les Forces armées de Côte d’Ivoire (Faci). Depuis le 16 mars 2026 jusqu’au 25 mai prochain, les deux armées sont réunies dans le cadre de l’opération Tandem, une série d’exercices menée aux quatre coins du pays.
Un retrait pas comme les autres
À la demande du commandement ivoirien, ces mises en situation entendent améliorer la compétence opérationnelle des troupes. Bien que pôle de stabilité en Afrique de l’Ouest, Abidjan n’en demeure pas moins confrontée à la menace de groupes armés terroristes qui, en provenance du Sahel, entendent prolonger leurs actions vers les pays côtiers du golfe de Guinée. Pour Paris, l’enjeu est double : conserver une attache militaire solide dans la région et entretenir le lien avec son partenaire privilégié en Afrique de l’Ouest.
Bercé par les premières lueurs du jour, le camp militaire Ouattara Thomas d’Aquin s’éveille au rythme des joggers. Parmi les militaires ivoiriens adeptes de la course à pied, la présence d’uniformes étrangers interpelle. L’ancien port d’attache du 43e Bataillon d’infanterie de marine (BIMA) a beau avoir été rétrocédé en février 2025, ses allées restent marquées par une certaine présence française. En effet, la Côte d’Ivoire conserve une place particulière dans la nouvelle architecture militaire voulue par Emmanuel Macron sur le continent.
Avec le Gabon, le pays est le seul à accueillir un Détachement de liaison interarmées (DLIA), soit une présence durable. Au gré de « partenariats militaires opérationnels », 100 à 200 militaires français se relaient ainsi, à l’image de ces chasseurs alpins coiffés de leur béret distinctif et venus former des soldats ivoiriens aux subtilités montagnardes dans l’Ouest du pays. Des effectifs auxquels s’ajoute une trentaine d’officiers français « coopérants », incorporés plusieurs années durant à l’armée ivoirienne, servant de fait sous d’autres couleurs.
À quelques jours du sommet Africa Forward (11 au 12 mai) qui doit rassembler à Nairobi le président français et plusieurs chefs d’État et de gouvernement africains, l’armée française multiplie elle aussi les signaux.
À Bouaké, l’aérien en première ligne
« Il s’agit pour la France de renforcer son partenariat avec cet allié historique », tranche d’emblée le général Jérôme Béllanger depuis le tarmac de la base de Bouaké. Ce 21 avril 2026, au centre de la Côte d’Ivoire, le chef d’état-major français de l’Armée de l’air et de l’espace est venu assister à l’exercice conjoint Touraco. Au côté du gradé cinq étoiles, un parterre d’autorités militaires a observé le survol de chasseurs français Mirage, le largage de parachutistes ou le sauvetage, en situation, d’un soldat blessé par des hélicoptères ivoiriens Gazelle. Symboles de la continuité stratégique en Côte d’Ivoire, ces derniers ont été livrés par la France en 2025.
« Le contexte sous-régional implique une montée en puissance sur le plan aérien », explique en marge du bruit sourd des engins le commandant Aka Evrard, directeur ivoirien de Touraco. « Bouaké est un centre névralgique, depuis lequel il est possible d’intervenir partout. L’armée de l’air joue un rôle crucial pour prévenir le risque des groupes armés. Dans un contexte de coopération fragile avec les pays sahéliens, l’aérien permet l’observation à longue distance et une opérabilité rapide grâce à plusieurs vecteurs », justifie-t-il plus loin. En toile de fond, ce risque – pour l’heure cantonné aux zones frontalières – préoccupe les esprits.
Dans les confins Nord ivoiriens, l’armée nationale compte notamment sur le déploiement de radars de manufacture Thalès. « La menace terroriste aux frontières change de nature avec de nouveaux moyens projetés dans les airs. Nous accompagnons donc la Côte d’Ivoire dans sa stratégie de neutralisation de cette menace », soutient le chef d’état-major français de l’Armée de l’air et de l’espace avant d’évoquer un « signal stratégique destiné aux autres pays de la région » tels que le Ghana ou le Nigeria.
« Bouaké sera le pivot opérationnel du nouveau dispositif aérien de la Côte d’Ivoire. La coopération française entend aider la partie ivoirienne à appréhender certaines capacités nouvellement acquises », plaide le lieutenant-colonel français Nicolas Catalan, l’un des artisans de l’exercice conjoint. Pour y parvenir, Abidjan mise sur la constitution d’une flotte de 12 à 15 chasseurs Mirage, dont les premières livraisons seraient imminentes.
Mais si le commandant Aka Evrard reconnaît l’appui « historique et privilégié » avec la France, ce militaire ivoirien rappelle, en outre, l’effort de diversification des partenaires. Sur la base aérienne de Bouaké, un autre soutien n’est autre que la Chine.



