Une exposition à la bibliothèque Mériadeck et un colloque à la mairie de Bordeaux, mi-mai, mettent en lumière les actions menées depuis quinze ans par l'association luttant contre toutes les formes d'exploitation des personnes. Entretien avec sa présidente Bénédicte Lavaud-Legendre ainsi que la photographe et bénévole Gaëlle Encrenaz.
Quinze ans que le Relais urbain d'échanges et de lutte contre l'exploitation (Ruelle) accompagne les victimes de traite humaine et lutte contre toutes les formes d'exploitation des personnes, en Gironde. Pour ces femmes, hommes, mineurs, Français ou d'origines étrangères, l'association Ruelle est au carrefour de parcours individuels qui, sur le long terme, permettront à ces « personnes très invisibilisées » de retrouver la lumière.
À l'occasion d'une exposition jusqu'au 30 juillet à la bibliothèque de Mériadeck à Bordeaux, intitulée « Esclavage et exploitation : portraits d'hier et d'aujourd'hui », la photographe Gaëlle Encrenaz et la présidente Bénédicte Lavaud-Legendre, toutes deux bénévoles, lèvent le voile sur une réalité contemporaine aux mille facettes.
Une relation de confiance avec les victimes
Gaëlle Encrenaz explique comment elle a noué une relation de confiance avec ces femmes victimes pour parvenir à les photographier : « J'ai travaillé presque deux ans avec ces femmes, et en binôme avec la psychologue, lors de rencontres collectives ou individuelles. L'idée était de créer un espace sécurisé pour elles et les laisser libres de s'exprimer et de raconter leur parcours. »
Une liberté laissée jusque dans la composition des photos : « Oui, dans la forêt, à la mer, ce sont elles qui ont choisi les lieux et ce qu'elles voulaient dire ou pas de la violence de leur histoire. Car je voulais qu'elles soient actrices du projet et pas seulement sujets. D'où ce contraste entre mon regard, la douceur des ambiances, et les mots qui accompagnent que j'ai tourné au 'tu'. »
Des victimes aux profils variés
Bénédicte Lavaud-Legendre précise que les victimes accompagnées par Ruelle ne sont pas que des femmes : « Non, ce sont aussi des hommes et des mineurs. Nous avons accompagné, en 2025, 159 personnes. Dont 65 nouvelles situations. Avec des phénomènes de traite humaine différents selon les genres et les populations. »
Elle détaille : « Les publics ne sont pas toujours d'origine étrangère. Huit pour cent des victimes d'exploitation ont grandi en France. Pour celles venues de l'étranger, certaines ont été recrutées pour être exploitées, d'autres le sont après une immigration volontaire. On constate que l'esclavage domestique concerne davantage les femmes venues du Maghreb, quand les hommes effectuent un travail forcé dans la viticulture ou le BTP, mais aussi la restauration et la boulangerie. L'esclavage sexuel vise des femmes originaires d'Afrique de l'Ouest. Il y a aussi de la délinquance forcée, avec possiblement des mineurs non accompagnés obligés de travailler dans les milieux stupéfiants. Tous les secteurs où ces personnes sont très invisibilisées. »
Comment entrer en contact avec les victimes
Depuis sa création en 2011, l'association est assez bien repérée par les partenaires sociaux, les acteurs de justice et police et le milieu de la santé. « Puisqu'une autre de nos missions, financée par l'Agence régionale de santé, est de sensibiliser et former l'ensemble des professionnels pouvant se trouver au contact de ces personnes. Or, même si elles sont invisibilisées, il y a toujours un moment où le parcours des victimes les amène à l'hôpital. »
Les actions de l'association
La priorité est de mettre la personne à l'abri. « Physiquement, en lui trouvant un hébergement, avec l'aide du Siao [Service intégré d'accueil et d'orientation] ou si on le peut en le finançant nous-même. Au besoin, on peut solliciter le dispositif national pour l'exfiltrer. Mais aussi en l'accompagnant juridiquement dans ses démarches administratives pour l'obtention de papiers, lorsque cela est nécessaire. Pendant les trois premiers mois de cette phase d'accompagnement, nous insistons aussi sur la nécessité de dénoncer les faits à la police. Car il est important que l'auteur ne puisse plus continuer. »
Ces personnes « invisibilisées » n'ont souvent aucun repère. « C'est là le cœur de notre travail : mettre des mots sur la situation d'exploitation pour identifier les mécanismes qui l'ont permis et éviter qu'ils se reproduisent. Il faut couper toutes ces attaches. »
Cela dépend de chaque personne, de sa situation. « L'objectif est de sortir de cette invisibilité et leur donner le droit de vivre. Nous proposons des ateliers et des activités permettant de recréer du lien, avec l'ensemble de nos partenaires. Mais toujours en accord avec chaque personne, après avoir identifié ses besoins prioritaires. »
Des moyens limités mais une mobilisation forte
L'association ne compte pourtant que trois permanents et une vingtaine de bénévoles. « Nous cherchons à recruter un(e) éducateur, en plus des postes de juriste, psychologue et coordination. Malgré un contexte plutôt morose, nous pouvons compter sur beaucoup d'acteurs mobilisés et mobilisables. Mais avec un budget de 200 000 euros, nous devons être vigilants pour le bien-être de tous. Nous mettons donc en place de nouvelles organisations avec nos partenaires pour être au plus vite dans le concret et l'efficace. Sachant que les défis sont devant nous. »
Mobilisation locale le 18 mai
Dans le cadre des Journées de la mémoire, l'association Ruelle organise un colloque sur la réalité contemporaine de la traite des êtres humains, à la mairie de Bordeaux, le 18 mai. Autour du thème « Esclavage et exploitation : quelles réalités au-delà des différences historiques ? », l'association entend renforcer la mobilisation locale contre la traite des êtres humains, protéiforme, obligeant les acteurs de terrain à disposer de multiples compétences, et donc de réseaux, pour identifier les victimes et les accompagner, qui plus est dans un contexte de restriction budgétaire.
Autour de la présidente de Ruelle, on retrouve Alice Mazière, chargée de mission à la Mission interministérielle pour la protection des femmes victimes de violences et la lutte contre la traite des êtres humains ; Mesut Bedirhanoglu, du Groupe d'experts du Conseil de l'Europe en matière de lutte contre la traite des êtres humains ; Sandra Lapeyrade, directrice régionale aux droits des femmes et à l'égalité entre les femmes et les hommes ; et Élodie Blier, vice-procureure près le tribunal judiciaire de Libourne.
Inscriptions sur le site de l'association.



