Une journée reportée par les éléments
En début d'après-midi, l'ensemble du personnel doit rester disponible pour le déchargement des caisses et le rangement de leur contenu. Cependant, les conditions météorologiques se dégradent considérablement, réduisant la visibilité à néant. Cette détérioration empêche totalement les opérations d'héliportage prévues, qui sont reportées au lendemain sans alternative possible.
Découverte ornithologique guidée
Pour la seconde visite guidée de la journée, Lisa et moi sommes rejoints par Philippe et Christophe, deux experts de Météo-France. Notre guide est Ewen, qui termine sa mission et quittera Crozet avec nous pour finaliser sa thèse sur l'impact des pêcheries sur le comportement des albatros. Sous sa direction experte, nous apprenons à distinguer les différentes espèces au sein de cette famille d'oiseaux majestueux.
Ces géants des airs pratiquent la garde alternée sur leurs nids, installés à flanc de colline en contrebas de la base. Le volume couché d'un albatros – dont l'envergure atteint trois mètres en vol – est comparable à celui d'un teckel dans son panier. Pour un oiseau volant, ces dimensions sont véritablement impressionnantes.
Préservation d'un écosystème fragile
L'accès au site d'observation se fait exclusivement sur caillebotis jusqu'au lieu-dit Bollard. Cette installation vise à protéger la végétation indigène particulièrement fragile : azorelles, Blechnum (petites fougères aux feuilles charnues et arrondies), Acaena magellanica aux fleurs violet-rouge très agrippantes, agrostis et mousses à mémoire de forme dont le nom exact m'échappe.
Au bout de la passerelle, un banc stratégiquement placé face à la pente offre un point de vue ornithologique exceptionnel. De cette position privilégiée, nous observons les évolutions gracieuses des albatros fuligineux à dos clair ou sombre et des albatros hurleurs qui planent à hauteur des yeux, parfois au-dessus, parfois au-dessous de notre position, permettant d'en distinguer clairement les caractéristiques morphologiques.
L'attente des approvisionnements
À 18 heures précises, l'hélicoptère profite d'une fenêtre de vol minuscule pour livrer le courrier tant attendu. Mais cette livraison se limite au strict nécessaire. Les denrées alimentaires fraîches devront attendre. La dernière livraison substantielle remontant à l'OP4 de décembre, fruits et légumes ont progressivement disparu des menus depuis plusieurs semaines.
Malgré le talent incontestable des cuisiniers, qui déploient des trésors d'ingéniosité pour varier à l'infini des plats généreux et nourrissants, l'absence de produits frais crée un manque sensoriel réel. L'appel de l'orange restée sur le bateau se fait cruellement sentir sur les papilles de tous les résidents.
La cuisine, pilier de la vie collective
La cuisine constitue un élément central de la vie sur les bases subantarctiques. Ces installations sont avant tout des plateformes de travail scientifique, mais les conditions particulières d'exercice – tant météorologiques extrêmes que sociales contraintes – exigent qu'une attention scrupuleuse soit portée au bien-être physique, psychologique et affectif des personnels.
La table se trouve à la conjonction exacte de ces trois dimensions, touchant des ressorts émotionnels intimes et profondément ancrés. La négliger représenterait un puissant facteur de dissensions et de cacophonie sociale. L'harmonie recherchée par le chef d'orchestre du district se trouve non pas au bout de la baguette de direction mais à celui des fourchettes partagées. Une véritable valse à quatre dents qui rythme la vie collective.
Intervention du préfet des Taaf
Avant que nous ne saisissions les couverts pour le dîner, la parole est donnée au préfet des Terres australes et antarctiques françaises. Mikael Quimbert a pris ses fonctions en janvier dernier, succédant à Florence Jeanblanc-Risler qui m'avait commandé la carte de vœux à l'origine de ma présence sur place.
Il effectue donc sa première rotation à bord du Marduf et, comme moi, découvre l'ensemble des territoires qu'il aura la responsabilité d'administrer durant les deux prochaines années. S'appuyant sur trois dates clés de l'histoire de Crozet, il rappelle les enjeux fondamentaux à travers trois S : Souveraineté, Sécurité et Sciences.
En 1776, Cook rebaptise « Crozet » et « Kerguelen » les archipels devenus possessions françaises quatre ans plus tôt. En 1886 survient le naufrage du Tamaris (en réalité 1887, mais le préfet ajuste légèrement la date pour aligner les chiffres comme les lettres). Enfin, 2006 marque la création de la réserve nationale des Terres australes françaises, étape cruciale pour la protection de cet environnement unique.
Convivialité au Crozbar
Après le dîner, l'ensemble des résidents se retrouve dans l'autre lieu de convivialité incontournable de la base Alfred-Faure : la salle de détente et loisirs baptisée Crozbar. Autour du zinc traditionnel et sur fond musical, les petits groupes se forment, se défont et se recomposent naturellement.
À tour de rôle, chacun paie sa consommation à l'aide d'une petite grille imprimée personnelle dont chacune des dix cases à cocher représente un euro symbolique. Dans un coin de la pièce roulent les boules du baby-foot, tandis que dans la pièce attenante, plus calme, résonnent les chocs discrets des boules de billard.
Christophe et Philippe m'expliquent en détail leur mission d'étalonnage et de remplacement des sondes de mesure sur chacune des stations de Météo-France qu'ils inspecteront à l'issue des quatre escales de la rotation. Puis, dans le bâtiment « Résidence » – habitation du chef de district où logent certains visiteurs – je regagne la chambre partagée avec Yann, responsable des opérations subantarctiques de l'Institut polaire français Paul-Émile-Victor, et Jace, l'artiste graffeur. Avec ce dernier, demain, nous allons littéralement faire le mur !
Initiation artistique inattendue
À 7h30, depuis le perron de la « Résidence », je distingue à peine à cent mètres dans le brouillard épais le bâtiment de vie où nous avons dîné et passé la soirée la veille. Cette visibilité réduite n'annonce rien de bon pour les opérations de déchargement.
Cependant, cela ne perturbe en rien mon programme de la journée : je suis invité par Jace, graffeur star de La Réunion et nouvel ami depuis ces quelques jours de traversée, à partager l'un de ses murs. Jace effectue une mission de création murale sur les différentes bases. À chaque étape, il laisse quelques « Gouzous » – ses personnages sans visage, mains ni pieds, mais d'une expressivité burlesque remarquable – sur les façades mornes des bâtiments, cabanes et hangars pour colorer la vie rude des hivernants.
Pour moi, c'est une première absolue : je n'ai jamais peint à la bombe de ma vie. Après quelques explications techniques du professionnel, je me lance néanmoins. Le résultat sera peut-être maladroit, mais il fera l'affaire !
Collaboration artistique improvisée
Nous avons échangé plusieurs idées concernant le motif. Comme la surface mise à notre disposition est le mur de la chaufferie, la thématique de la température s'impose naturellement : ses Gouzous tropicaux inviteront mes Indégivrables à venir se réchauffer, qui, en retour, convieront les premiers à se rafraîchir mutuellement.
Deux heures plus tard, quelques Gouzous et Indégivrables échangent des civilités sur une île australe située à 45° de latitude sud, à mi-distance exacte entre La Réunion et l'Antarctique. Par la même occasion, mes manchots empereurs ont trouvé un lieu de résidence temporaire chez leurs cousins royaux, créant une rencontre artistique inédite entre espèces polaires.
Prolongation imprévue du séjour
Le ciel ne montre aucun signe d'amélioration tangible. Je vais devoir rester une nuit supplémentaire sur Crozet tandis que Laurent reste coincé à bord du bateau. Ce que j'avais perdu au tirage au sort initial, la météo capricieuse me le redonne paradoxalement.
Mais, par une négligence regrettable, je suis descendu sans mon iPad – sur lequel je rédige habituellement mon journal et réalise mes dessins – et sans aucun feutre ni papier. Je me fais prêter du matériel de dépannage par Ange, le responsable de la coopérative. Cette situation imprévue me permet d'en visiter le comptoir et les réserves en détail.
En plus des fournitures quotidiennes essentielles, les boutiques des bases vendent toute une gamme d'équipements-souvenirs du parfait taafien : briquets à essence, couteaux de poche, carnets de notes, mugs émaillés, marinières, tee-shirts, bonnets, vêtements de pluie, gants, tours de cou… Le tout siglé du district ou des Taaf. Je sors finalement de la coop avec un stylo et un bloc papier, plus un Opinel et un Zippo estampillés « Crozet ». Si demain le temps ne s'améliore pas, je pourrai au moins dessiner. Et survivre artistiquement à cette prolongation imprévue.



