Les plantes sont-elles intelligentes ? Le mythe persistant de la sensibilité végétale
Vous diffusez du Mozart à votre ficus en espérant stimuler sa croissance ? En réalité, aucune preuve scientifique ne démontre que les végétaux apprécient la musique classique. Au mieux, certaines études suggèrent que des sons et vibrations pourraient influencer certaines de leurs réactions. Cette fascination pour une intelligence supposée des plantes trouve son origine dans une expérience insolite des années 1960.
L'expérience controversée de Cleve Backster
En 1966, Cleve Backster, spécialiste des interrogatoires et expert en polygraphes, eut l'idée saugrenue de connecter un détecteur de mensonges à son dragonnier de bureau. Alors qu'il arrosait la plante, il aurait observé sur l'appareil des réactions qu'il interpréta comme des signes de contentement. Plus surprenant encore, Backster affirma avoir enregistré des pics d'activité électrique lorsque, dans une pièce voisine, des crevettes étaient plongées dans l'eau bouillante. Pour lui, cela prouvait que sa plante percevait à distance la détresse d'autres formes de vie.
La naissance d'un mythe populaire
Excités par ces découvertes, Backster et ses collaborateurs multiplièrent les expériences sur des laitues, oignons, oranges et bananes. Ils prétendaient que les plantes réagissaient aux pensées humaines, même à distance. Lors d'une expérience devenue célèbre, Backster affirma qu'une plante ayant assisté au meurtre d'une autre par piétinement pouvait identifier le coupable parmi six suspects, montrant une forte augmentation d'activité électrique en sa présence.
Les récits de Backster, publiés en 1968 dans l'International Journal of Parapsychology, attisèrent la curiosité du public. Malgré l'échec de plusieurs botanistes à reproduire ces résultats, le mal était fait. En 1973, le livre La Vie secrète des plantes affirmait que les végétaux étaient des êtres sensibles capables d'éprouver des émotions, préférant la musique classique au rock et percevant les pensées humaines à des centaines de kilomètres. L'ouvrage resta longtemps sur la liste des best-sellers du New York Times.
L'impact durable sur la botanique
La Vie secrète des plantes a marqué durablement la culture populaire. Aujourd'hui encore, certaines personnes parlent à leurs plantes ou leur diffusent de la musique. Pourtant, la majorité des données présentées dans ce livre ont été largement discréditées par la communauté scientifique.
Selon de nombreux botanistes, cet épisode a durablement nui à leur discipline. L'affaire illustre parfaitement la loi de Brandolini, dite « loi d'asymétrie des conneries » : quelques récits spectaculaires ont suffi à populariser l'idée de plantes télépathes, alors qu'il a fallu des années de critiques et de tentatives de réplication pour en démonter les mécanismes.
Le débat scientifique actuel
Les biologistes s'accordent sur un point fondamental : les plantes perçoivent effectivement de nombreux signaux, réagissent à leur environnement et communiquent parfois par voies chimiques ou électriques. On sait par exemple que certaines espèces modifient leurs défenses lorsqu'elles détectent les vibrations d'une chenille en train de mâcher leurs feuilles.
Mais la controverse éclate lorsqu'il s'agit de qualifier ces comportements. Faut-il parler de mémoire, d'apprentissage, d'intelligence, voire de conscience végétale ?
Deux visions s'opposent
D'un côté, des chercheurs comme l'Italien Stefano Mancuso défendent l'idée d'une « neurobiologie végétale », soutenant que les plantes font preuve d'une intelligence certaine dans leur capacité à traiter l'information environnementale.
De l'autre, des scientifiques comme Lincoln Taiz, professeur de physiologie végétale à l'UC Santa Cruz, s'insurgent contre cet anthropomorphisme. Dans son article Les plantes ne possèdent ni n'ont besoin de conscience publié en 2019, il affirme que les chances que les plantes ressentent des émotions comme la joie ou la douleur sont « pratiquement nulles ». Il rappelle que les végétaux ne possèdent ni système nerveux ni cerveau comparable à celui des animaux, et que la conscience leur serait inutile, nécessitant une dépense énergétique incompatible avec leur mode de vie.
Un héritage encombrant
Les travaux controversés de Cleve Backster « ont stigmatisé toute similitude possible entre la signalisation végétale et la neurobiologie animale », explique l'universitaire Randy Laist. Il ajoute qu'en raison de ces contrevérités, « de nombreux biologistes végétaux, consciemment ou non, ont pratiqué une forme d'autocensure dans leur pensée » par crainte d'être associés aux charlatans.
Le débat continue d'animer la communauté scientifique, et de nouvelles découvertes viennent régulièrement bousculer nos certitudes. Mais une chose semble acquise : inutile d'infliger l'intégrale de Mozart à votre ficus. Pour favoriser sa croissance, mieux vaut se concentrer sur l'eau et la lumière plutôt que sur une playlist musicale élaborée.



