De la pêche commerciale à la science : la reconversion forcée d'un pêcheur girondin
Comme ses confrères, Bernard Bouladou ne peut plus vendre de poissons migrateurs provenant de l'estuaire de la Gironde. Désormais, à Vignonet dans le Libournais, il met ses compétences et son matériel au service d'études scientifiques et de plans de sauvegarde. L'objectif est clair : tenter de sauver des espèces emblématiques en voie d'extinction, à l'image de la lamproie, autrefois star de la cuisine locale.
Une expertise précieuse au service de la biodiversité
En ce début de matinée printanière, le soleil à peine levé, Bernard Bouladou parcourt la Dordogne pour relever ses nasses. Ces casiers grillagés ont été posés par ses soins à des endroits stratégiques de la rivière, du côté de Vignonet, Sainte-Terre et Cadarsac, entre Libourne et Castillon-la-Bataille. « On ne les met pas n'importe où, explique-t-il sans forfanterie. Nous, les pêcheurs professionnels, connaissons intimement la Dordogne. C'est précisément pour cette expertise que nos services restent indispensables. »
Bernard Bouladou est aujourd'hui à la retraite. Son activité principale était la culture de la vigne, mais sur ces terres viticoles propices aux grands crus, il a toujours vécu au bord de l'eau. Une passion qui l'a conduit à une reconversion à plein temps dans la pêche, une activité qui ne l'occupe désormais plus que quelques heures par semaine. La raison ? Les poissons migrateurs se sont dramatiquement raréfiés.
La fin d'une tradition culinaire et économique
Fini la vente de l'alose, de l'esturgeon, du saumon et même de la lamproie. Préparer cette dernière « à la bordelaise » est devenu impossible depuis l'interdiction de sa pêche par la justice en avril 2023. Cette décision, bien que contestée, s'est imposée face à un constat alarmant : la présence de la lamproie s'est considérablement réduite dans la Garonne et la Dordogne.
Les nasses de Bernard Bouladou ne sont pas totalement vides – il a capturé une dizaine de lamproies lors de sa dernière sortie – mais le contraste avec le passé est saisissant. « Avant, en une semaine, j'en pêchais quarante, » regrette-t-il. Le professionnel ne vendra pas sa pêche hebdomadaire. « On ne vit plus de la pêche à cause des interdictions et de la disparition des espèces. Désormais, nous travaillons pour la science. »
Une opération de sauvetage minutieuse
Les lamproies capturées par Bernard Bouladou ont été confiées, le 31 mars, à l'Association des pêcheurs d'eau douce de Gironde (AAPPED33). Transportées dans 2 000 litres d'eau par camion jusqu'à Vayrac dans le Lot, elles ont été remises à l'eau à 200 kilomètres en amont dans la Dordogne. Cette opération a un objectif précis : éviter que ces spécimens ne soient dévorés en chemin par les silures, des poissons exotiques gloutons qui constituent une menace majeure. Ainsi, moins exposées à ce prédateur, les lamproies auront de meilleures chances de se reproduire.
Une profession en sursis face à des défis multiples
Ironie du sort, les pêcheurs professionnels ont souvent été accusés de contribuer à la raréfaction des poissons migrateurs. Pourtant, sans leur expertise et leur savoir-faire, il serait extrêmement difficile de mener à bien des programmes scientifiques ou de sauvegarde. À la Fédération de pêche de Gironde, les techniciens ne comptent plus les études qui pointent du doigt le silure comme l'une des principales causes – aux côtés de la pollution, des barrages et du dérèglement climatique – de la disparition des poissons migrateurs empruntant l'estuaire de la Gironde.
« Nous vivons un peu comme des chasseurs de primes, constate Bernard Bouladou. On a besoin de nous pour attraper des poissons afin de les compter et d'apporter des chiffres concrets aux scientifiques. » Ces missions, rétribuées et financées par des subventions, sont bien moins rentables que le commerce piscicole d'antan. « En Gironde, nous ne sommes plus que vingt-six pêcheurs professionnels, et je ne vois aucun jeune prendre la relève, » déplore-t-il, soulignant la précarité d'une profession en voie d'extinction, tout comme les espèces qu'elle tente aujourd'hui de protéger.



