Michael E. Mann : le climatologue dont la courbe a changé le monde et inspiré DiCaprio
Michael E. Mann : du graphique choc aux attaques politiques

Un graphique révolutionnaire qui a bouleversé la science du climat

Un simple graphique a radicalement transformé sa vie… et convaincu Leonardo DiCaprio de l'incarner au cinéma. Le climatologue américain Michael E. Mann – à ne pas confondre avec le réalisateur hollywoodien éponyme – se remémore ce moment avec une précision intacte. « Le 1er avril 1998, nous avons publié, avec mes collègues Raymond Bradley et Malcolm Hughes, le résultat d'années de recherche dans la revue Nature, puis tout a basculé », confie-t-il lors d'un entretien accordé au Point fin janvier.

Leur article présentait une courbe qui allait marquer les esprits à l'échelle mondiale : l'évolution des températures de l'hémisphère nord sur six siècles. Ce graphique rapidement surnommé « en crosse de hockey » révèle une longue période de stabilité suivie d'une augmentation brutale des températures à partir du milieu du XXe siècle. Sa création fut en partie fortuite. « Je cherchais à reconstituer les températures océaniques du dernier millénaire, mais en l'absence d'enregistrements directs, je me suis appuyé sur des indicateurs indirects comme la croissance des coraux, les carottes de glace ou les cernes des arbres. L'analyse de ces données a donné naissance à la fameuse courbe », explique celui qui se destinait initialement à la physique théorique avant de se passionner pour la physique du climat.

Une reconnaissance scientifique exceptionnelle

David Karoly, professeur émérite de climatologie à l'université de Melbourne, souligne l'excellence de ses travaux : « Mike est un chercheur exceptionnel qui fait progresser la compréhension de la variabilité du climat et de ses impacts, grâce à l'analyse de données d'observation, aux reconstructions du climat passé et à l'étude de simulations de modèles climatiques. Le nombre de citations de ses articles par ses pairs le place aujourd'hui dans le top 0,1 % des climatologues mondiaux. »

La cible des climatosceptiques et le harcèlement institutionnel

En 2001, le troisième rapport du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) accorde une place centrale au graphique de Mann, propulsant le chercheur sur le devant de la scène internationale. Le scientifique, pourtant réputé pour son caractère jovial, perçoit rapidement la machine infernale qui se met en branle. « Cette courbe est devenue un symbole : les climatosceptiques ont estimé qu'en me détruisant, ils détruiraient le concept même de changement climatique », se souvient-il.

Mann devient la cible de dizaines de procédures d'accès à ses données scientifiques, orchestrées par des lobbies conservateurs. Ces manœuvres d'intimidation culminent en 2005 lorsque l'élu républicain Joe Barton, président de la Commission de l'énergie et du commerce à la Chambre des représentants, lance une enquête contre le chercheur et menace de saisir non seulement ses travaux, mais aussi ses correspondances personnelles et ses archives financières. Le procureur général de Virginie, également républicain, tente même de lui retirer ses titres académiques. Cet épisode marque un tournant pour les climatosceptiques qui, perdant espoir dans la contestation académique, s'attaquent désormais directement aux scientifiques.

Le traumatisme du « Climategate » et les menaces personnelles

Fils d'un professeur de mathématiques et d'une institutrice, ce pianiste autodidacte est submergé par des centaines de messages insultants, parfois menaçants. « Toi et tes collègues… vous devriez être abattus, découpés et jetés aux cochons avec vos familles », peut-on lire dans l'un d'eux. Un matin, en arrivant à son travail, Michael E. Mann découvre sur son bureau une enveloppe remplie d'une poudre blanche. Dans le contexte des attaques à l'anthrax de 2001, le FBI fait immédiatement sceller son bureau. L'enveloppe ne contenait finalement que de la farine.

Le climatologue français Jean Jouzel, qui a corédigé avec lui un chapitre du troisième rapport du GIEC, analyse : « L'affirmation, particulièrement incarnée par Michael E. Mann, que l'homme est à l'origine du réchauffement climatique, remet en cause le mode de fonctionnement de nos sociétés. Forcément, cela déplaît à certains. »

La résilience face aux accusations et la victoire judiciaire

En 2009, à la veille de la COP15 de Copenhague, le piratage de milliers de courriels dérobés dans les serveurs de l'université d'East Anglia dévoile des échanges entre climatologues, dont ceux de Mann. Des phrases sorties de leur contexte font sensation, accusant les chercheurs d'avoir manipulé leurs résultats : c'est le fameux « Climategate ». Huit enquêtes indépendantes concluront pourtant à l'absence de toute faute scientifique.

En 2012, Mann contre-attaque en déposant une plainte pour diffamation après qu'un blogueur l'a comparé à un pédophile, estimant qu'il « viole les données » climatiques. Ce cauchemar judiciaire, prémonitoire de l'Amérique de Trump, oppose la liberté d'expression à la protection de la réputation des chercheurs contre le mensonge délibéré. Ce n'est qu'en 2024 que le chercheur obtient finalement gain de cause devant la cour d'appel de Washington D.C.

L'impact sur la diplomatie climatique internationale

Le climatologue canadien Andrew Weaver souligne : « Très peu de scientifiques ont vu leur travail autant analysé et vérifié, tout en voyant leur réputation scientifique renforcée par le résultat des enquites ! » Pourtant, le mal était fait : la conférence de Copenhague, qui devait aboutir à un accord ambitieux, s'achève sur un échec diplomatique. « Utiliser ces e-mails pour torpiller les négociations, c'était un crime contre l'humanité, un crime contre la planète », juge Michael E. Mann, amer.

Le combat contre le fatalisme et l'engagement public

À 60 ans, Mann, fan de la série dystopique Black Mirror et des écrits de Tolkien, milite désormais pour le développement de modèles climatiques plus précis. « Si les scientifiques sont souvent accusés de surestimer les conséquences du réchauffement, la réalité est inverse : par manque d'outils adaptés, les études sous-estiment grandement les conséquences du réchauffement climatique », assure-t-il.

Sa plus grande bataille reste probablement celle de l'opinion publique. Pendant des années, il s'est époumoné face aux élus républicains américains. « Pour lui, les preuves scientifiques seules ne suffisent pas si elles ne sont pas partagées efficacement avec la société », résume Andrew Weaver.

L'influence culturelle et la sensibilisation par les arts

Ce combat émeut jusqu'à Hollywood, où le réalisateur Adam McKay décide d'en faire le héros de son film Don't Look Up, satire du combat climatique. Michael E. Mann est incarné à l'écran par Leonardo DiCaprio – qu'il appelle simplement « Leo ». Avec 171 millions de vues, le film, sorti en 2021, reste aujourd'hui le quatrième plus gros succès de l'histoire de Netflix.

Mann utilise également les livres pour sensibiliser le public. Science under Siege (La Science en état de siège), paru aux États-Unis en septembre 2025, n'est que le dernier d'une longue série d'ouvrages – dont Our Fragile Moment (Notre moment de fragilité), The New Climate War (La Nouvelle Guerre du climat) ou encore un livre pour enfants, The Tantrum that saved the World (La Colère qui a sauvé le monde).

Les défis contemporains : fatalisme et recul démocratique

La défiance envers les scientifiques est désormais flanquée d'une autre plaie, bien plus dangereuse selon Michael E. Mann : le germe du fatalisme. Ce qu'il nomme « doomism » – la conviction que nous sommes « foutus » – « est alimenté par les régimes autoritaires, qui poussent la population à penser qu'elle n'a pas le pouvoir de changer les choses », tonne-t-il. « Il est tout aussi grave de penser que nous ne pouvons rien faire que de nier le changement climatique, cela méprise la science. »

Dans l'Amérique de Trump comme ailleurs, le public est de moins en moins réceptif au discours scientifique. « La vraie conséquence est que les États-Unis vont perdre leur position de pionnier, car l'administration Trump détruit un demi-siècle d'investissements en un instant », regrette-t-il. Pour lui, « la Chine va profiter de ce vide et renforcer sa posture scientifique sur le climat, parce que c'est bon pour son image mais surtout parce que cela va lui apporter du pouvoir et une autorité morale sur la scène internationale ».

L'urgence démocratique comme préalable à l'action climatique

Mann s'inquiète particulièrement de l'évolution des États-Unis vers un régime autoritaire. « Si nous perdons la démocratie, nous ne pourrons surmonter aucun des grands défis auxquels nous sommes confrontés en tant que civilisation, en particulier celui du changement climatique. Il me semble donc important que l'opinion publique se concentre temporairement sur le chaos politique en cours plutôt que sur le changement climatique, car si nous perdons cette bataille, nous n'aurons plus aucune chance concernant le climat. »

Interrogé sur d'éventuels regrets, il réfléchit quelques instants avant de répondre : « J'ai la chance de faire partie de ce débat passionnant – le plus grand défi auquel l'humanité a été confrontée. Je suis heureux de pouvoir contribuer à chercher la bonne direction, donc, si c'était à refaire, je ne changerais strictement rien. » Andrew Weaver conclut : « Sa carrière montre que l'excellence scientifique et l'engagement auprès du public ne sont pas contradictoires, ils peuvent se renforcer l'un l'autre. »