L'auto-tromperie, une stratégie évolutive pour mieux convaincre autrui
L'auto-tromperie, une stratégie évolutive pour convaincre

L'auto-tromperie, une stratégie évolutive pour mieux convaincre autrui

Nous aimons croire que nous recherchons la vérité avec sincérité, que nos opinions politiques sont réfléchies et que notre regard sur nous-mêmes est d'une honnêteté scrupuleuse. En bref, nous nous percevons comme des êtres lucides. Cette conviction pourrait pourtant être une erreur monumentale, mais elle ne serait pas si grave : ces illusions constitueraient en réalité des fonctionnalités indispensables à notre survie sociale.

L'intuition révolutionnaire de Robert Trivers

Cette idée provient de l'intuition révolutionnaire de Robert Trivers, l'un des plus grands biologistes de l'évolution, disparu il y a deux semaines. Selon ce génie du domaine, salué par Steven Pinker dans un article pour Le Point, nous ne nous trompons pas par simple faiblesse. Nous nous dupons plutôt nous-mêmes afin de mieux tromper les autres.

La stratégie de l'attaché de presse

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Cette idée peut sembler paradoxale. Pourquoi ne pas simplement mentir aux autres sans passer par cette étape étrange qui consiste à se mentir à soi-même ? Parce que mentir est un exercice épuisant et surtout risqué. Nous sommes en fait très mauvais dans cet exercice. Il est difficile de ne pas montrer une hésitation dans la voix ou une micro-expression de culpabilité.

Pour prouver cette théorie révolutionnaire de Trivers, le psychologue William Von Hippel a mené une expérience. Il a demandé à des participants de visionner des vidéos sur un certain « Mark » afin de rédiger un discours sur lui. Certains étaient payés pour le présenter comme quelqu'un de bien, d'autres comme un individu détestable.

Les participants pouvaient arrêter la vidéo quand ils le souhaitaient. Résultat : ceux qui devaient défendre Mark et tombaient sur des images positives s'arrêtaient presque immédiatement, pour ne pas s'attarder sur les côtés sombres du personnage. Ils ne cherchaient pas une image fidèle de la réalité, mais juste assez de preuves pour se convaincre eux-mêmes. Une fois cette conviction acquise, leur discours devenait infiniment plus persuasif pour les auditeurs.

« Si nous parvenons à nous convaincre d'abord, nous serons plus efficaces pour convaincre les autres », explique William Von Hippel. Ce biais de confirmation a été maintes fois démontré par le célèbre psychologue Jonathan Haidt.

« Le raisonnement conscient fonctionne comme un attaché de presse qui justifie automatiquement toute prise de position du président. Avec l'aide de notre attaché de presse, nous sommes capables de mentir et de tricher souvent, puis de le dissimuler si efficacement que nous nous convainquons nous-mêmes de notre innocence », écrit-il dans La supériorité morale (éd. Arpa, 2026).

La dispute conjugale et le moi clivé

Cette mécanique éclaire nos conflits les plus banals. Dans son ouvrage Social Evolution (1985), Robert Trivers imagine une dispute entre un mari et une femme. Chacun est intimement convaincu d'être l'altruiste de l'histoire, maltraité par un partenaire égoïste. Leur seul désaccord ? Qui occupe quel rôle.

Selon Robert Trivers, le « moi » est clivé. Il faut alors imaginer son esprit divisé en deux bureaux. Au premier étage, une partie consciente agit comme un directeur de communication. Son travail est de défendre une bonne image. Il ne ment pas au sens classique du terme car il croit dur comme fer à ses propres slogans. C'est ce qui le rend convaincant.

Mais dans la cave, un comptable, notre part d'inconscient, garde un œil sur les vrais chiffres. Il laisse le directeur de communication faire son show à l'étage, car c'est socialement rentable, mais il reste là pour éviter que la fable ne devienne suicidaire. À ce sujet, Robert Trivers aimait citer Orwell : « Le secret de la domination est d'allier la foi en sa propre infaillibilité à l'aptitude à recevoir les leçons du passé. »

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Un avantage évolutif

Pour Robert Trivers, il s'agit d'un avantage évolutif. Dans sa préface du Gène égoïste, il écrit : « Si la tromperie est au cœur de la communication animale, alors une forte pression de sélection doit s'exercer en faveur de sa détection. » Pour ne pas être démasqué, il faut donc supprimer les « subtils signaux de la connaissance de soi » qui nous trahissent.

La duperie de soi devient alors un camouflage biologique. En rendant nos motivations inconscientes, nous devenons des menteurs indétectables. Pour Robert Trivers, croire que la sélection naturelle favorise des cerveaux produisant des images fidèles du monde est une « conception très naïve de l'évolution mentale ». La nature ne prime pas la vérité, mais l'efficacité sociale. Que cela nous plaise ou non.

Cette perspective remet en question notre conception de la lucidité et de l'honnêteté intellectuelle. Elle suggère que nos mécanismes cognitifs sont façonnés non pas pour percevoir la réalité objective, mais pour optimiser nos interactions sociales. L'auto-tromperie apparaît ainsi comme un outil sophistiqué de notre psyché, essentiel à notre fonctionnement dans un monde complexe où la persuasion et l'influence jouent un rôle crucial.