La pensée de justice immanente et le karma : entre biais cognitif et croyance structurante
Justice immanente et karma : biais cognitif et croyance

L'expérience fondatrice de Piaget sur la justice immanente

Dans son ouvrage majeur de 1932, Le Jugement moral chez l'enfant, le célèbre psychologue du développement suisse Jean Piaget rapporte une expérience significative menée par sa collègue, Mademoiselle Rambert. Cette dernière a présenté à un large groupe d'écoliers une histoire édifiante : deux enfants, A et B, volent des pommes dans un verger. Un policier survient, les deux prennent la fuite. A est attrapé, tandis que B, pour rentrer chez lui par un détour, traverse une rivière sur un pont vermoulu et tombe à l'eau.

La question posée aux enfants était cruciale : « S'il n'avait pas volé les pommes, mais avait tout de même franchi la rivière sur ce pont vermoulu, serait-il quand même tombé à l'eau ? » Les réponses ont révélé une fracture cognitive selon l'âge. Les enfants de moins de huit ans ont répondu non sans hésitation, affirmant que le pont s'était effondré parce que le garçon avait volé les pommes. Les plus âgés, eux, ont invoqué le « hasard mécanique », comprenant que les planches usées auraient cédé sous les pas de n'importe qui.

Un biais cognitif profondément ancré

Piaget, cependant, ne se fiait pas entièrement à ces réponses rationnelles des enfants plus âgés. Il soupçonnait que, chez les enfants comme chez les adultes formés aux sciences, la pensée superstitieuse spontanée se dissimulait souvent sous un « voile de mots ». Cette intuition était renforcée par le fait que certains des plus grands avaient expliqué à Mademoiselle Rambert que la chute du garçon relevait bien sûr de la simple coïncidence, avant d'ajouter aussitôt que c'était, malgré tout, une punition pour son vol.

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Depuis les travaux pionniers de Piaget, de nombreux chercheurs ont accumulé des preuves convaincantes que les êtres humains sont animés par un sens inné de la justice immanente. En substance, cette croyance revient à penser que les bonnes choses arrivent aux bonnes personnes, et les mauvaises aux mauvaises. Bien que cette intuition puisse être supplantée par une compréhension plus rationnelle et scientifique du monde, elle persiste souvent en filigrane de nos raisonnements.

La justice immanente dans la vie réelle : exemples frappants

Cette tendance cognitive se manifeste régulièrement dans notre interprétation des événements. Prenons l'histoire d'un homme ayant assassiné une vieille femme et qui, dans une tentative désespérée d'échapper à la police, sauta dans un canal en Floride où il fut immédiatement dévoré par un alligator géant. À l'inverse, en 2008, peu après sa sortie de prison pour le viol d'une jeune fille de treize ans, un délinquant sexuel remporta le jackpot de la loterie de son État, d'un montant de cinquante-sept millions de dollars.

Si l'esprit logique affirme qu'il ne s'agit là que de hasards, notre intuition profonde tend souvent à penser que le meurtrier a eu ce qu'il méritait, tandis que le gain du criminel sexuel semble constituer une anomalie dans l'ordre cosmique. Cette puissante disposition psychologique à croire en une justice immanente trouve son expression la plus aboutie dans les traditions religieuses, notamment à travers la croyance au karma.

Le karma : version cosmique de la justice immanente

Lorsque cette disposition est reprise par la religion – comme dans les traditions dharmiques telles que l'hindouisme et le bouddhisme – elle s'épanouit pleinement dans la croyance au karma. La notion reste souvent floue, mais sa logique centrale est simple : si les gens reçoivent ce qu'ils méritent, ce n'est pas parce que d'autres êtres humains interviennent pour rendre justice, mais parce que l'univers lui-même agit comme un grand rééquilibreur.

Selon Cindel White, chercheuse en sciences cognitives à l'université York et spécialiste mondiale de la psychologie du karma, c'est précisément ce qui distingue cette croyance de la croyance en Dieu. Dieu est généralement conçu comme un agent personnifié qui distribue récompenses et punitions. Le karma, à l'inverse, relève d'une rétribution cosmique impersonnelle, sans esprit semblable à l'esprit humain.

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Les effets concrets de la croyance au karma

Dans un article publié dans Trends in Cognitive Sciences, White résume les effets bien réels de la croyance au karma, tant sur le bien-être psychique des croyants que sur leur manière de traiter autrui. Cette croyance constitue une arme à double tranchant aux implications multiples.

Les aspects positifs : bien-être et comportements prosociaux

Le versant séduisant de la croyance au karma se manifeste d'abord par ses effets sur le bien-être individuel. Lorsque de bonnes choses nous arrivent, le karma suggère que nous les avons méritées. Des études montrent que, comparée aux interprétations religieuses attribuant les expériences positives à l'action de Dieu, la lecture karmique favorise davantage les attributions internes : les individus s'attribuent plus volontiers le mérite de leur bonne fortune, éprouvant ainsi fierté et sentiment de légitimité.

Les croyances karmiques favorisent également :

  • Une vision plus optimiste de l'avenir : l'individu peut agir dans le présent pour s'assurer de bons résultats plus tard
  • Une plus grande bienveillance et générosité : dans des études d'économie comportementale, le simple fait de penser au karma conduit à des décisions financières moins égoïstes
  • Une moindre propension à la vengeance : les croyants peuvent s'en remettre aux forces karmiques pour punir à leur place

Fait intéressant, certaines données montrent que la croyance au karma est associée à des modes de consommation plus durables et à des comportements plus respectueux de l'environnement. Si vous croyez que les dommages infligés aujourd'hui à la Terre auront des conséquences pour vous dans une vie future, des phénomènes comme le changement climatique vous paraissent plus concrets.

La part d'ombre : culpabilisation et inégalités

Si la croyance au karma peut avoir des effets positifs, elle présente également une face plus sombre. Cette tendance à voir dans notre bonne fortune le reflet de notre bonté implique également que nos malheurs procèdent de quelque chose de répréhensible que nous avons fait. Là où les événements heureux nourrissent une fierté bénéfique, les tragédies suscitent honte et culpabilité délétères.

Un exemple frappant : la croyance au karma prédisait des formes plus sévères de dépression et de syndrome de stress post-traumatique chez les survivants du tsunami de 2004 au Sri Lanka. Plus généralement, on observe un biais égocentrique : les croyants ont davantage tendance à invoquer le bon karma pour eux-mêmes, et le mauvais pour les autres.

Cela conduit à une plus forte culpabilisation des victimes. Une étude a montré que les croyants au karma tendent à expliquer la malchance aléatoire d'autrui – par exemple la perte d'un téléphone dans un café – par quelque mauvaise action commise par la personne. Plus encore, la croyance au karma est associée à :

  1. Des attitudes plus dépréciatives envers les victimes
  2. Un refus potentiel de porter secours
  3. Une perception des transgresseurs comme foncièrement mauvais, au-delà de toute rédemption

Conséquences politiques et sociales

Le karma et la réincarnation, envisagés sous un angle moralisateur, emportent aussi de lourdes conséquences politiques. Ils peuvent conduire à une forme de tolérance – voire de soutien – désinvolte à l'égard d'inégalités sociales criantes. Dans de nombreuses régions d'Inde, naître dans une caste inférieure signifie encore aujourd'hui qu'on n'aura jamais accès aux mêmes chances socio-économiques que ceux qui naissent dans une caste supérieure.

Les personnes chez qui les croyances karmiques sont les plus fortes sont aussi davantage susceptibles d'adhérer à l'autoritarisme de droite et de manifester une orientation plus marquée vers la domination sociale. Le karma n'est pas réel au sens scientifique, mais les données empiriques s'accumulent pour montrer que ces croyances produisent des effets bien réels sur les comportements, tant prosociaux qu'antisociaux, des individus et des sociétés.