David, notre guide expert des manchots à Crozet
David sera notre accompagnateur lors de cette expédition. Zootechnicien au laboratoire IPHC du CNRS à Strasbourg, il est un spécialiste reconnu du hamster d'Alsace et de la chouette chevêche. Il achève actuellement une mission de cinq mois sur l'île de Crozet, où il était chargé d'étudier les déplacements des individus au sein de la manchotière. Il embarquera avec nous à la fin de l'escale, apportant une connaissance approfondie des manchots, auprès desquels il a vécu pratiquement tous les jours depuis le mois de décembre.
Une approche sensorielle vers la baie
Nous ne sommes que trois, Lisa, David et moi, à nous engager sur le chemin carrossable descendant vers la baie, après avoir soigneusement traversé le brosse-bottes. Le sentier serpente en deux longs virages, et au sortir de ceux-ci, un brouhaha continu, d'abord faiblement perceptible, devient de plus en plus envahissant. Simultanément, une odeur puissante mêlant excréments, pourriture et sels marins s'intensifie, annonçant la proximité de la colonie.
Le dévoilement d'un capharnaüm vivant
Enfin, le vallon où coule un ruisseau débouche sur la baie, révélant un inimaginable capharnaüm vivant. Plus de 250 000 animaux, toutes espèces confondues, vivent et meurent dans cet espace en delta, enchâssé entre deux collines et s'évasant largement sur l'océan. Cet écosystème dense et dynamique offre un spectacle à la fois fascinant et brutal.
Les manchots royaux, cœur de la colonie
Bien sûr, au centre de cet écosystème, dont ils forment la communauté de loin la plus nombreuse, trônent les manchots royaux. Entassés à perte de vue, ils présentent en un seul regard toutes les attitudes burlesques que l'on peut leur connaître : ils tendent le gosier vers le ciel pour braire, jabotent, s'ébrouent, se déplacent, se grattent, se contorsionnent, se bousculent, se piquent du bec, se claquent de l'aile, se houspillent, tombent, se couchent, déambulent en claudiquant…
Les jeunes manchots, proies convoitées
Les juvéniles sont pour certains déjà aussi grands que les adultes mais, couverts d'un épais duvet brun, ils paraissent plus volumineux. En raison de leur apparence, on les appelle familièrement les kiwis. Les plus petits, nés tardivement et encore blottis entre les pattes d'un parent, sont des proies convoitées par les prédateurs de la colonie.
Les prédateurs en embuscade
Les pétrels géants arpentent d'un air nonchalant et débonnaire les contours de la colonie, surveillés de près par les parents manchots. Derrière l'aspect bonasse de leur promenade sénatoriale se cache un prédateur fulgurant à l'affût. Une ouverture et ils fondent sur le petiot, qui se retrouve broyé en quelques coups de bec puis écartelé et démembré dans la dispute avec un autre dîneur.
Les skuas guettent aussi, lançant des attaques en piqué depuis le ciel à la moindre occasion pour emporter plus loin un poussin et le dépiauter tranquillement. Cette prédation constante rappelle la dure réalité de la survie dans cet environnement.
La traversée de la colonie
Entre les deux rangées de palissades de bois encadrant la fin du chemin pour permettre de traverser la colonie jusqu'au littoral sans bousculer personne, un éléphant de mer somnolent de 3 tonnes sur 3 mètres de long, entré là on ne sait comment, jette un regard rougi, désintéressé mais prudent, sur ces humains qui passent à un pas de lui.
La plage et ses observatoires
Nous débouchons sur la plage de sable noir. De petits baraquements servant de laboratoire-observatoire pour les ornithologues se tiennent légèrement en retrait et dirigent leur unique face vitrée vers le large. À leurs pieds, la basse-cour australe donne à étudier toute sa vie, mort comprise. On y trouve tous ceux décrits précédemment mais également des cormorans, goélands, sternes, « alba » et autres « éléph » (beaucoup d'abréviations en Terres australes) faisant la sieste par grappes de trois ou quatre… Des « pougeons » aussi (surnom du chionis car moitié poule et moitié pigeon par son aspect), qui déambulent en picorant ici et là Dieu sait quelles immondices.
Une contemplation profonde
Je suis comblé et tout ce que j'absorbe goulûment du regard confirme que je ne me suis pas trompé. Là où meurent les vagues, les manchots avancent et plongent, ou sortent du bain en s'égouttant, comme des vacanciers. Cette observation renforce ma conviction de les avoir choisis comme personnages métaphoriques de notre humanité, tant ils nous ressemblent !
Un moment de partage et de réflexion
Nous restons parmi eux un bon moment. Lisa discute avec David, mais je préfère profiter de son expertise un peu plus tard pour contempler silencieusement cette foule de – presque – petits hommes de 60 centimètres. Ils m'approchent par groupes de quatre ou cinq, m'inspectent à moins d'un mètre, puis s'écartent pour laisser la place à d'autres, créant une interaction unique et touchante.
Il ne faut pas passer l'heure du repas et nous rentrons pour déjeuner. C'était une simple première visite, mais elle a laissé une empreinte indélébile, ouvrant la voie à des explorations plus approfondies de cet écosystème extraordinaire.



