Le langage géométrique, notre dernier bastion face à l'intelligence artificielle
Copernic nous a délogés du centre de l’Univers. Darwin nous a rabaissés au rang des grands singes. Deux blessures narcissiques majeures. Et voilà qu’OpenAI vient nous arracher notre monopole du langage articulé. L’homme n’aurait-il donc aucune singularité propre ? Dans Le Rectangle de Lascaux (Odile Jacob), Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France et figure majeure des neurosciences cognitives, renverse la perspective. Sa thèse, inédite, redéfinit ce qui fait de nous des humains : nous sommes une « espèce symbolique », dotée d’un don inné pour la géométrie. Mieux encore, ce « langage de la géométrie » serait apparu avant la parole elle-même. Cette capacité constitue le socle du génie humain : universel, partagé par toutes les cultures, et qui demeure, à ce jour, hors de portée de l’intelligence artificielle.
Un mystère préhistorique révélateur
Le Point : Votre livre s’ouvre sur un petit rectangle dessiné il y a 21 000 ans dans la grotte de Lascaux. Pourquoi les formes géométriques vous ont tant passionné ?
Stanislas Dehaene : J’ai toujours trouvé qu’il y avait un mystère dans la préhistoire. Tout le monde connaît les dessins figuratifs d’animaux des grottes ornées mais on ne prête pas assez attention aux symboles géométriques. Ils sont pourtant partout. Ces symboles sont si anciens qu’ils précèdent même Sapiens. On a retrouvé un zigzag à Java, tracé par Homo erectus il y a au moins 430 000 ans. Cela témoigne d’une très grande antiquité du phénomène géométrique. C’est l’origine de cette singularité humaine qui nous différencie des autres animaux.
La signature humaine : une sensibilité à la régularité
En quoi est-ce notre signature humaine ?
Aucun animal ne dessine spontanément un cercle ou un zigzag. Dès qu’un anthropologue trouve une forme géométrique, il sait que c’est une signature humaine. Nous avons mené des tests de régularités géométriques avec des quadrilatères. On présente six figures (carrés, rectangles, losanges…) et il faut trouver l’intrus dont un coin a été déplacé. L’humain est excellent dès que la figure est régulière. Plus elle perd en régularité, plus nous devenons mauvais. Nous avons testé des enfants de 5 ans, mais aussi des Himbas de Namibie qui n’ont pas d’éducation formelle : l’effet de régularité est identique. En revanche, les babouins, bien qu’entraînés, n’ont aucune sensibilité à la régularité géométrique. Pour eux, un carré n’est pas plus simple qu’une forme quelconque.
Les langages multiples et la compositionnalité
Le développement des modèles de langage, c’est-à-dire des IA génératives de texte, nous démontre que nous avons perdu le monopole du langage articulé. Le langage géométrique est-il notre véritable singularité ?
Il faut parler des langages. Il y a une singularité humaine dans le langage géométrique, mathématique et musical. Ma thèse est que si ces compétences primitives sont présentes chez l’animal, la capacité de les composer sous forme d’une grammaire symbolique est propre à l’homme. Nous sommes les seuls à composer des notes pour faire des mélodies, des traits pour des formes. C’est cette capacité d’assigner des symboles et de les combiner à l’infini qui nous définit. L’imagerie cérébrale montre que le réseau du langage parlé (hémisphère gauche) ne se recouvre pratiquement pas avec celui des mathématiques (circuit bilatéral pariétal et frontal). Ce dernier se déclenche dès que l’on pense à un nombre ou une forme. Notre cerveau possède plusieurs circuits ayant acquis, peut-être simultanément, cette capacité de composition.
L'IA et les limites de l'imitation géométrique
Et les IA ne peuvent pas singer notre don naturel pour la géométrie ?
Les modèles de langage (LLM) actuels simulent très bien le réseau du langage parlé, mais ils sont souvent mauvais en géométrie. Si vous demandez à une IA de dessiner « un cercle et trois droites tangentes », elle peine car elle n’a pas de représentation interne de l’espace. Elle ne « voit » rien. L’enfant, lui, va au plus profond de la géométrie. Quand il dessine une main en étoile avec cinq doigts, il saisit la formule mathématique de l’objet plutôt que son réalisme visuel. L’IA progresse, notamment en mathématiques, mais elle n’a pas encore cette capacité d’apprentissage fulgurante. Un enfant de 3 ans comprend le concept d’un vélo et de ses deux roues en un instant, sans avoir besoin de millions d’exemples. C’est là que réside notre véritable signature.
Universalité et fondement des civilisations
Selon vous, nous sommes tous égaux face au langage géométrique…
C’est un message profondément universaliste. Nous possédons tous cet équipement dès la naissance, parfois sans le savoir. Cela repose sur un « principe de simplicité ». Notre grammaire mentale part de quelques éléments (droite, courbe, angle droit, parallélisme) et le cerveau s’intéresse d’abord aux expressions les plus simples et compactes. C’est pour cela que le cercle ou la spirale apparaissent spontanément dans toutes les cultures, sans besoin de contacts préalables. Ce ne sont pas des archétypes mystérieux, mais des produits naturels de notre structure mentale.
Ce don géométrique que nous avons est-il à l’origine des grandeurs de nos civilisations ?
Oui. Pour le cerveau, la métaphore de l’espace est absolument fondamentale. Dès que nous parlons du temps, nous l’exprimons en termes spatiaux. Toutes les cultures procèdent ainsi. La géométrie sert de fondement et de matrice métaphorique pour le reste. Nos circuits spatiaux, ancrés dans l’hippocampe et le cortex, existent depuis très longtemps, puis ont été recyclés pour représenter non seulement l’espace élaboré, mais aussi le temps et de nombreux autres concepts.
L'espèce symbolique et la compositionnalité
Et vous écrivez que nous sommes uniques car nous sommes une « espèce symbolique ». C’est-à-dire ?
C’est ce qu’on appelle la compositionnalité. Cette idée dépasse largement les mathématiques. Une des singularités humaines est par exemple la capacité de penser des chimères. Toutes les cultures ont imaginé des êtres composites, mélange d’animaux ou d’humains et d’animaux ; on en trouve dès les grottes ornées. Imaginer un être mi-homme, mi-cheval, c’est une formule d’une simplicité remarquable, et pourtant une aptitude exclusivement humaine. Parce que nous pouvons concevoir de telles combinaisons symboliques, nous pouvons élaborer des imaginaires qui dépassent la réalité. Cela permet d’expliquer pourquoi les pensées humaines développent non seulement des représentations scientifiques, mais aussi des mythologies. L’avantage évolutif de cette compositionnalité est évident : mieux comprendre le monde.
Géométrie et musique : une harmonie mathématique
Cette capacité géométrique forge même notre musique…
C’est un besoin d’harmonie. Ce qui nous semble beau dans un décor ou dans la musique répond souvent à ce principe de simplicité mathématique. La musique est d’ailleurs plus proche des mathématiques que du langage. Elle repose sur des rapports de nombres entiers. Une étude sur vingt-quatre cultures montre que, malgré les différences de styles, les rythmes reposent toujours sur ces rapports simples. Comme le disait Leibniz en 1712 : « La musique est un exercice caché d’arithmétique, l’esprit n’ayant pas conscience qu’il est en train de compter ».
La primauté du langage géométrique sur la parole
Vous avancez l’idée que le langage de la géométrie serait apparu bien avant la parole. Est-ce une manière de dire que notre génie a d’abord été visuel et mathématique avant d’être verbal ?
Pendant longtemps, le célèbre linguiste américain Noam Chomsky avançait que tout dérivait du langage parlé, un peu comme pour les LLM. Je défends la thèse inverse : le langage de la géométrie, le langage de la science, est apparu en premier. Pendant un million d’années, l’homme a pu représenter le monde intérieurement sans pouvoir le communiquer. L’explosion culturelle de Sapiens, il y a 100 000 ans, serait liée à l’apparition de la communication parlée, permettant de transmettre ces objets mentaux préexistants. C’est l’effet « cliquet » (ratchet effect) : chaque génération s’appuie sur les acquis de la précédente sans repartir de zéro.
Rendez-vous à Neuroplanète
Stanislas Dehaene interviendra lors de la conférence « Homo sapiens inventa la géométrie : la preuve par Lascaux », le samedi 7 mars à 14 heures au Centre universitaire méditerranéen, à Nice. Programme et inscriptions sur evenements.lepoint.fr/neuroplanete.



