Jérémy Étienne, l'apnéiste qui défie les profondeurs glacées des Pyrénées
Depuis son plus jeune âge, Jérémy Étienne entretient une relation particulière avec l'eau. Alors que les autres enfants s'amusent en surface, lui préfère explorer les fonds, une passion qui l'a conduit à devenir un apnéiste accompli capable de retenir sa respiration pendant sept minutes. Aujourd'hui quadragénaire, il met ses compétences au service d'une mission : étudier l'impact des activités humaines sur les écosystèmes fragiles des lacs de montagne, notamment sous la glace hivernale des Pyrénées.
Une vocation née dans l'eau
Dès qu'il a su nager, Jérémy Étienne a développé cette fascination pour les profondeurs. « À la piscine, la seule chose qui m'amusait, c'était de rester assis au fond le plus longtemps possible », confie-t-il. Cette passion l'a mené à devenir instructeur de secourisme spécialisé en milieu aquatique extrême, et à organiser des stages d'apnée à travers le monde. Mais c'est dans les eaux froides des lacs pyrénéens que son engagement prend tout son sens.
Plonger sous la glace : un défi personnel et scientifique
Le lac de Bious-Artigues, avec ses 40 mètres de profondeur, offre peu de marge de manœuvre. Après avoir percé 40 centimètres de glace, l'apnéiste évolue dans une eau dont la température oscille entre -1 et 4 degrés Celsius. Les risques sont multiples :
- Hypothermie
- Syncope
- Intoxication au dioxyde de carbone
« Je n'ai pas envie de danger, je n'ai pas envie de me faire peur, par contre, je veux connaître mes limites et les repousser », explique Jérémy Étienne. Atteint de myopathie, il transforme ce défi personnel en une quête scientifique partagée pour l'intérêt commun.
Un constat alarmant sur l'état des lacs
Au fil de ses centaines d'heures passées en apnée, Jérémy Étienne a développé une prédilection pour les lacs de montagne. Sa dernière sortie, le samedi 7 février, l'a conduit sous la glace immaculée du lac de Bious-Artigues. Équipé d'une combinaison fine et éco-responsable, il évite tout contact direct entre sa peau et l'eau, préservant ainsi à la fois sa santé et l'intégrité de l'écosystème étudié.
Ses observations sont sans appel : « Là où le volume d'eau est plus faible, c'est sans appel, et notamment un peu plus à l'est des Pyrénées où les lacs, qui étaient extrêmement limpides, s'opacifient, deviennent verdâtres. D'années en années, je constate aussi ça ici, je perds en visibilité. »
Les causes identifiées de la dégradation
L'apnéiste pointe du doigt plusieurs facteurs responsables de cette altération :
- Les baigneurs estivaux, avec ou sans crème solaire
- Les chiens accompagnant les promeneurs
- La pratique de l'alevinage (peuplement des eaux en poissons)
Ce dernier point est particulièrement préoccupant : « Le fonctionnement est assez simple, en cascade : les poissons mangent les petits crustacés chargés de la régulation des microalgues, et notamment des cyanobactéries qui libèrent des toxines. Dès lors, les toxines prolifèrent de manière incontrôlée. »
Une approche méthodique malgré les risques
Chaque plongée fait l'objet d'un recueil minutieux de données. Jérémy Étienne constitue une base personnelle d'observations et réalise des vidéos pour analyser ultérieurement les détails qui lui auraient échappé. « Ça me permet aussi de regarder mes plongées, les détails que je n'ai pas vus », précise-t-il.
Les conditions extrêmes limitent cependant ces investigations : « Le matériel n'est pas approprié surtout en basse luminosité. Et puis, plus généralement, j'ai d'autres priorités que ma caméra. »
Sécurité et responsabilité
Les immersions sous la glace, rarement supérieures à deux heures, sont extrêmement risquées. Jérémy Étienne évolue toujours avec un ordinateur de plongée au poignet, programmé pour déclencher une alarme après 1 heure 45 minutes. L'hypothermie peut survenir sans signe avant-coureur, d'où l'importance de « bien connaître son corps et ses réactions ».
La compagnie est fortement recommandée - il a récemment initié l'ancienne championne du monde d'apnée Graziella Rivault aux plongées glacées - mais l'apnéiste avoue parfois succomber au plaisir de plonger seul, tout en reconnaissant que « il ne faudrait pas ».
Des sites d'exception menacés
Parmi ses spots préférés figure le gouffre situé près de la rive sud du lac du Roumassot, dans le massif d'Ayous. Les incursions y sont historiquement rares en raison d'un accès « délicat, difficile », particulièrement en apnée. Ces plongées « très engagées » illustrent la philosophie de Jérémy Étienne : « Je ne veux impliquer personne d'autre. S'il m'arrive quelque chose, je ne veux pas que quelqu'un se sente responsable alors qu'il ne pouvait rien faire. »
Le fil de sécurité et les lumières servent de repères essentiels dans ces eaux profondes d'altitude, où chaque immersion contribue à mettre en lumière la fragilité de ces écosystèmes uniques.



