Quand les rats quittent le navire, c'est mauvais signe. Cette fois, ils ne l'ont pas quitté… et la situation a empiré. Avec le rat, la psychose n'est jamais loin. Tel est le rapport paradoxal de nos sociétés avec cet animal, domestiqué, bichonné, louangé : au royaume du risque zéro, notre imaginaire revient au galop et, avec lui, notre besoin de débusquer des boucs émissaires. On aime le rat quand il est de laboratoire, à notre main, docile, intelligent. On le déteste quand il galope dans les cales d'un bateau.
Un héritage antique et médiéval
« Le Covid l'a bien démontré : il suffit d'un rien pour que l'homme occidental charge les animaux de tous les péchés, résume l'historien Éric Baratay, directeur d'Une histoire animale du monde (Tallandier). C'est notre héritage antique et médiéval : les animaux, enfants du diable. » Chez La Fontaine, le rat, retiré en un fromage de Hollande ou tenant conseil sans agir, était plus pitoyable que pernicieux. Mais, représenté en rongeur de piliers dans les églises pour incarner la corruption et l'âme minée par le péché, souvent excommunié ou traduit en procès, le rat pilleur de grains émargeait déjà, dans les anathèmes de l'Église, au casting des usual suspects du règne animal.
Le rat, notre commensal depuis la nuit des temps
Son cas est aussi bien particulier, lui qui fut, depuis la nuit des temps, notre commensal. « En 1738, dans le préambule à son Histoire des rats, pour servir à l'histoire universelle, Bourdon de Sigrais l'affirmait sans détour : “Les rats fournissent, dans le genre historique, le plus beau sujet du monde ; ils ont rapport à tout, tout a rapport à eux” », cite Patrick Boucheron dans Peste noire (Seuil).
L'Europe envahie au XVIIIe siècle
Mais d'abord, rat ou surmulot ? On se souvient de la précision linguistique d'une conseillère municipale de Paris qui tentait, par cette correction, d'euphémiser la terreur des imaginaires. « Surmulot », répond Baratay, rappelant une invasion de l'Europe postérieure à celles des Barbares, puisqu'on la situe au XVIIIe siècle : « À partir de 1727, pour des raisons inconnues, des vagues d'une nouvelle espèce de rat, en provenance de Russie, déferlent sur notre continent. Ils franchissent les rivières, les chroniqueurs s'en font l'écho, ils sont à Londres, comme à Paris, vers 1750, où ils sont repérés dans les palais royaux. » Dix ans plus tard, Buffon, friand de classifications, se dépêche de lui attribuer le nom de « surmulot ».
« Les animaux ont une histoire », rappelait Robert Delort en 1984 dans un livre qui a fait date. Les rats aussi, avec leurs empires, leurs migrants, leurs batailles. Le rat brun – ou surmulot – flanque la pâtée au rat noir, moins gros, moins coriace, moins bagarreur, refoulé vers les campagnes. « Le rat noir était un rat de grenier, un rat des champs, qui aimait les espaces secs, c'est le rat médiéval rongeur de récoltes, vecteur de la peste au XIVe siècle, véhicule de la puce dont on a démontré tardivement qu'elle en était la principale responsable. » Le rat brun, ou surmulot, préfère les espaces humides, les caves, les entrepôts, les égouts.
Le rat des villes et l'urbanisation
Ce sera le rat des villes, dont on découvrira bien plus tard, en 1996, en Amérique du Sud, que s'il résiste au bacille de la peste, il faiblit devant le hantavirus. Sa prospérité fut à l'unisson de l'urbanisation galopante. Plus il y a d'habitants, plus il y a de richesses, plus il y a de déchets, le nutriment de ces rats, connus pour une fertilité qui engendre une prolifération appréciée ailleurs, en Chine ou en Inde. Leur paradis devient ces larges égouts dont les grandes cités se dotent autour de 1800. Aquatique et souterrain, ce rat-là a tout pour raviver un imaginaire sombre et infernal. S'il restait dans son royaume, tout irait bien, mais c'est qu'il en sort, fait irruption parfois dans le nôtre.
Chiens ratiers et ratodromes
À partir du XIXe siècle débutent les campagnes de dératisation. Le lien n'est pas encore établi entre l'animal et la maladie, encore moins avec la peste. Le rat est seulement sans-gêne, agressif, envahissant. Si difficile à combattre que les chats n'y suffisent pas, parfois dévorés par des bandes organisées. « Très intelligent, le rat sait quand il peut dominer une situation », souligne Éric Baratay. La presse sensationnaliste ne se prive pas de terroriser le client avec ce nouveau monstre ; il se faufile même entre les pages des Misérables ou des Mystères de Paris. Une contre-espèce est lancée dans l'arène, le chien ratier. Une riposte animalière, qui met en vedette de petits chiens vifs et colériques, à même de lutter contre cette teigne de rongeurs. Des particuliers louent leurs chiens.
« Des concours de chiens ratiers sont mis en place dans des ratodromes, où le chien, à l'intérieur d'une enceinte, doit tuer le maximum de rats en un minimum de temps. » Un certain Billy en tua cent en cinq minutes trente. On se rassure, et on s'amuse, comme on peut, par des holocaustes de muridés. De même, l'époque, jusqu'en 1900, voit l'essor d'une profession lucrative, mais risquée, l'attrapeur de rat, shérif d'un nouveau genre sillonnant les rues.
Assurer l'hygiène des villes
À la fin du XIXe siècle, des mesures plus radicales sont adoptées. Le souci des élites d'assurer l'hygiène des villes se concrétise : poubelles pour les déchets, fourrières pour les chiens errants, poisons pour les rongeurs. Si le rat n'est pas encore associé à la mort, l'homme invente la mort-aux-rats. Une chimie distillée au niveau municipal. « En 1914, cette dératisation servira en masse, employée dans les tranchées, où les rats pullulent, rappelle Éric Baratay. Là encore, le lien avec la maladie n'est pas établi, les rats gênent simplement, ils mordent, grignotent les vêtements, prennent leurs aises. » De braves poilus qui n'ont pas cédé devant l'Allemand quittent leur tranchée infestée.
Le lien avec la maladie établi après 1945
C'est après 1945 que le lien entre le rat et la maladie est admis. La France, à l'école de Pasteur, se distingue, en allant découvrir la vérité en Asie. À Canton, Adrien Proust, le père de Marcel, établit le lien entre la peste et la mort des rats ; en 1894, Alexandre Yersin, lors de la résurgence du fléau à Hongkong, isole le bacille, avant que son collègue, Paul-Louis Simond, à Karachi, ne relève sur les rongeurs la présence de puces, vraies méchantes de l'histoire. La diffusion dans les esprits est lente. Mais, déjà, en 1920, un dernier retour de peste provoque une chasse aux rats dans tout Paris. Le rat est désormais, à tort, désigné comme le responsable. Imaginaire et science se rejoignent sur le mode : on vous l'avait bien dit.
Éternel coupable
Aujourd'hui, l'homme oscille entre une volonté d'éradication complète et le laisser-faire. « Les deux sont impossibles. Il faut garder des rats pour éliminer les déchets qui passent entre les mailles du filet. Et la voirie le sait bien, l'objectif zéro rat est intenable », tempère Baratay. À l'inverse, même si des associations pour le respect des rats ont vu le jour, si le rat devient de compagnie et que Ratatouille fait bien la cuisine, impossible de les laisser pulluler. L'homme ne peut pas tout. Il ne peut pas non plus ne rien faire. Alors, il fait ce qu'il sait faire, réguler, contrôler, maîtriser.
Car le rat a ressurgi, de nouveau d'un navire, comme en 1348, quand d'autres nefs arrivèrent de la mer Noire. L'histoire recommence, autrement. Là, du commerce. Ici, une croisière. Et le trotte-menu d'endosser l'habit de l'éternel coupable. Peu importent les avancées scientifiques, les imaginaires flambent, réactivés, inlassable répétition du même. Le rat est l'autre nom de la peste, quand il n'est pas celui du Juif, du mal… « La peste, écrit Boucheron, met en accusation le temps même, le temps qu'il fait et ce que le temps nous fait. » La peste, ou le Covid, le hantavirus… Et dans le rôle de l'accusé, notre temps, qui pourrait remplacer le rat.



