Expédition scientifique en mer Baltique : évaluer l'héritage toxique des munitions de 1945
Mer Baltique : expédition sur les munitions toxiques de 1945

Une expédition cruciale face à un héritage toxique

À quelques kilomètres seulement des plages fréquentées, dans la baie de Kiel au nord de l'Allemagne, un danger invisible ronge les fonds marins. Des munitions datant de la Seconde Guerre mondiale se désagrègent lentement, libérant des substances toxiques dans l'environnement. Ce site, parmi les plus pollués de la mer Baltique, constitue le point de départ d'une mission scientifique internationale d'envergure.

Le navire Alkor en première ligne

Le navire de recherche Alkor, appartenant au centre océanographique allemand Geomar, embarque pour trois semaines une équipe de onze marins et douze scientifiques originaires d'Allemagne, de Pologne et de Lituanie. Leur objectif : évaluer précisément la contamination de la mer Baltique, l'une des régions du globe les plus affectées par les munitions et épaves sous-marines.

Cette mer présente des caractéristiques qui aggravent considérablement la situation. Peu profonde et quasi fermée, elle ne bénéficie d'un renouvellement complet de ses eaux que tous les trente ans, via d'étroits passages entre la Suède et le Danemark. Cette lenteur rend le problème encore plus aigu qu'en mer du Nord, pourtant voisine mais plus ouverte.

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Un inventaire mortifère

Le long des côtes allemandes de ces deux mers, environ 1,6 million de tonnes de munitions continuent de corroder les fonds marins. Le réchauffement climatique accélère ce processus de dégradation, faisant relâcher plus rapidement des substances hautement toxiques comme le TNT, un explosif reconnu cancérigène. Des traces de ces composés ont déjà été détectées dans les coquillages et les poissons de la région, sonnant l'alarme pour la chaîne alimentaire.

Cartographier les zones à risque

Une grande partie de cet arsenal repose dans la baie de Kiel, y ayant été délibérément coulée sur ordre des Alliés après 1945 pour empêcher tout réarmement de l'Allemagne. « Ce port, comme celui de Lübeck, possédait malgré les bombardements des infrastructures relativement intactes, ce qui explique pourquoi il a été choisi » pour ce sinistre déversement, explique Uwe Wiechert, ancien lieutenant de vaisseau devenu chasseur de munitions sous-marines.

L'expédition longe les côtes allemandes, polonaises et lituaniennes pour répertorier et cartographier les sites les plus dangereux, identifiés grâce aux archives militaires de Fribourg-en-Brisgau. « L'un des objectifs du projet est de mettre au point de nouveaux outils pour assainir ces eaux. L'idée est de déterminer ce que nous pouvons faire pour prévenir le problème avant que la pollution ne se propage », indique Aaron Beck, chef de l'expédition et scientifique chez Geomar.

Une technologie de pointe au service de la science

Pour évaluer les dégâts environnementaux, les scientifiques utilisent un arsenal technologique :

  • Un petit robot équipé de caméras pour filmer les fonds marins.
  • Une « rosette », instrument composé d'une couronne de bouteilles entourant une sonde, permettant de prélever des échantillons d'eau à différentes profondeurs.
  • Des prélèvements de sédiments et des paquets de moules dispersés puis récupérés pour analyser leur degré de contamination.

Le parcours de l'Alkor croise de nombreuses épaves : torpilleurs, destroyers, dragueurs de mines, navires-hôpitaux et sous-marins, majoritairement d'origine allemande. « Sur certains de ces navires, vous avez dix tonnes de munitions, mais 200 tonnes de carburant. C'est sans doute le plus gros problème », souligne Aaron Beck.

La bombe à retardement du Franken

Parmi ces épaves, le « Franken » représente une menace particulière. Ce pétrolier, qui approvisionnait la marine de guerre allemande, a été torpillé par les Soviétiques le 8 avril 1945 et a coulé au large de Gdansk, en Pologne. Selon Uwe Wiechert, c'est une « véritable bombe à retardement » en raison de ses réservoirs encore bien remplis.

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Au-delà du danger environnemental, le Franken pose un casse-tête juridique complexe : qui doit assumer les coûts du pompage de ce carburant, situé dans les eaux territoriales polonaises mais résultant d'un combat germano-soviétique ? Cette question illustre les difficultés politiques et financières entourant la dépollution.

Les défis colossaux de la dépollution

L'Allemagne, particulièrement concernée par ce legs historique, est à l'avant-garde des efforts européens pour lutter contre les munitions non explosées sous-marines, comme le reconnaît la Commission européenne. Un projet pilote est en cours dans la baie de Lübeck, voisine de Kiel, où les munitions repêchées seront détruites sur une plate-forme spécialement construite en mer.

Cependant, l'extension de ce modèle à l'ensemble du pays, et notamment à Kiel, reste incertaine. « Nul ne sait quand un tel projet commencera à Kiel », reconnaît Aaron Beck, soulignant que les fonds nécessaires n'ont pas encore été mobilisés par le gouvernement allemand.

Malgré l'ampleur de la contamination, le scientifique se veut provisoirement rassurant sur le risque immédiat pour la santé humaine : « Pour qu'un être humain ingère, aux concentrations actuelles, une quantité préoccupante de composés des explosifs, il faudrait qu'il consomme sept kilos de poisson par jour pendant plus d'un an ». Néanmoins, cette expédition souligne l'urgence de cartographier, surveiller et, à terme, nettoyer cet héritage toxique qui menace durablement l'écosystème unique de la mer Baltique.