Arrêt au cœur de l'archipel des Kerguelen
Au matin du quinzième jour de l'expédition, je me dresse sur ma couchette. Un silence inhabituel règne : pas de bruit de moteur, pas de gîte du « Marduf ». Le navire est à l'arrêt. Je tire le rideau du hublot, découvrant l'une des multiples côtes découpées de l'archipel des Kerguelen qui barre la vue.
Position précise au Bras de la Fonderie
La carte marine affichée en continu sur l'écran suspendu dans le forum – la salle commune de loisir et détente – indique clairement notre localisation. Nous nous trouvons au beau milieu du Bras de la Fonderie. Les données précises défilent : Latitude 49°17.488S, Longitude 069°43.411E, Cap 265°. La température de l'air est de 4,600 °C, celle de l'eau de 8,000 °C.
Ce bras maritime fait partie de la vaste Baie du Hillsborough, située au nord de l'île principale. L'archipel présente un territoire d'une superficie comparable à la Bretagne, mais si découpé qu'il totalise plus de kilomètres de linéaires côtiers que la France métropolitaine dans son ensemble.
Rennes en vue sur les pentes végétales
Sur le rooftop de la passerelle et le long des coursives latérales, les passagers scrutent les côtes à travers leurs jumelles. La lumière dorée du soleil levant illumine le paysage somptueux qui nous entoure à un millier de mètres. Plateaux et pentes végétales forment des étages séparés par des bandes rocheuses verticales, avec quelques éboulis créant des rampes entre les niveaux.
Des falaises majestueuses élèvent le dernier plateau, donnant au relief une silhouette évoquant Monument Valley. Et soudain, des rennes sont signalés. Sur une langue végétale, un groupe d'une quarantaine de roches claires se détache d'autres formations plus sombres, probablement minérales.
L'hélicoptère reprend ses rotations
À l'arrière du navire, l'hélicoptère a repris ses rotations. Nous ne sommes pas au point de débarquement proche de la base, mais à une escale stratégique pour livrer du matériel lourd et des provisions. Sans doute à destination de l'une de ces cabanes qui parsèment l'archipel, comme celle que nous apercevons du bateau, les pieds dans l'eau, semblant inviter à un week-end de pêche et de contemplation.
Le ballet envoûtant des baleines
En direction de l'embouchure de la baie, des brumes soufflées signalent la présence de baleines. Elles se rapprochent progressivement. Des remous de surface trahissent une émergence imminente, puis un dos apparaît qui lâche un jet avant de disparaître.
L'œil expert peut distinguer, à la forme du jet, sa direction, s'il est unique ou double, à la présence ou non d'un aileron, à la distance entre cet aileron et le panache. La vision d'une bosse ou de callosités blanches sur le nez, ainsi que l'apparition ou non de la queue lors du plongeon permettent d'identifier les espèces : baleines noires, franches australes, à bosse, rorquals ou dauphins de Commerson.
Sans pouvoir reconnaître précisément les danseuses, j'assiste, envoûté, à ce ballet majestueux des baleines. Entre deux câbles de grue, la queue d'une baleine qui plonge dans la baie complète ce spectacle naturel exceptionnel.
Route vers Port aux Français
L'après-midi, le « Marion » reprend sa route pour faire finalement halte face à la base de Port aux Français. Il s'agit de la plus grande et de la plus ancienne des TAAF (Terres australes et antarctiques françaises), capable d'accueillir jusqu'à 120 hivernants. Nous ne débarquerons pas ce soir par manque de temps, mais l'hélicoptère procédera néanmoins à des acheminements de cargaisons essentielles.
Préparatifs pour une nuit historique
Un grand moment nous attend demain. Nelly, Jace et moi serons emmenés par Manon, l'experte du lieu, pour passer une nuit en cabane au bord de la plus grande manchotière de l'île, selon les dires d'un connaisseur.
« Tu vois les plages du débarquement en Normandie ? Imagine-les couvertes non pas de GI mais de manchots », nous explique-t-on. Demain sera mon D-Day personnel, une immersion unique au cœur de la vie sauvage des Kerguelen, face à des milliers de manchots dans leur habitat naturel.
L'expédition continue de révéler les trésors de cet archipel isolé, entre observations animalières exceptionnelles et découvertes de paysages grandioses façonnés par les éléments.



