Une matinée de pêche en baie de Saint-Brieuc
Il est 8 heures du matin lorsque Xavier Coutin, patron pêcheur, assisté de son matelot Vincent, se prépare à lancer le premier coup de chalut de la journée. Sur les flancs du chalutier Ki Dour Mor II (« loutre de mer » en breton), deux dragues attendent d'être immergées. Ces engins de pêche, constitués d'une partie rigide et d'un filet métallique à larges mailles, sont spécialement conçus pour fouiller les sédiments et remonter les précieuses coquilles Saint-Jacques.
Un métier plus dangereux qu'il n'y paraît
La taille des mailles est soigneusement calculée pour laisser échapper les spécimens de moins de 105 millimètres, garantissant ainsi le respect des tailles minimales. Parmi les silhouettes trapues des coquilliers qui croisent dans la zone, on distingue un navire gris plus effilé : celui des Affaires maritimes, chargé de la surveillance.
À première vue, le métier pourrait sembler aisé. Les pêcheurs de coquilles travaillent d'octobre à fin mars, généralement deux jours par semaine. Mais cette apparente simplicité cache une réalité bien plus rude. En cette matinée du 3 février, les creux dépassent trois mètres en baie de Saint-Brieuc, suffisants pour faire danser un chalutier de 10 mètres de long.
« C'est une bataille », résume Xavier Coutin. À vide, les dragues pèsent déjà 250 kilogrammes, de quoi broyer une main sans difficulté. Les pêcheurs doivent travailler rapidement, engoncés dans leurs cirés, ballottés par la houle et copieusement arrosés par les embruns. Vincent, le matelot, doit en plus garder un œil sur les autres navires, parfois distants de moins de 50 mètres.
Une tradition maritime bien ancrée
Xavier, 47 ans, est pêcheur depuis huit ans après avoir été bûcheron. Interrogé sur le métier le plus difficile, sa réponse fuse sans hésitation : « la pêche ». Son frère Vincent, patron du Ki Dour Mor II, confirme : « C'est physique, c'est stressant, c'est exigeant ».
Le navire lui-même témoigne de cette tradition maritime : « Le Ki Dour Mor avait coulé, je l'ai racheté et rénové », explique Vincent. L'investissement se chiffre en centaines de milliers d'euros, à amortir sortie après sortie.
Une ressource abondante mais raisonnée
Après seulement quelques minutes d'immersion, les dragues remontent pleines de coquilles Saint-Jacques, déversées directement sur le pont. En une heure, celui-ci en est entièrement recouvert. Immédiatement, Xavier et Vincent se mettent au travail pour nettoyer les coquilles et les conditionner dans des sacs, pendant que le navire fait route vers le port de Saint-Quay-Portrieux sur pilote automatique.
Dix kilogrammes de coquilles donneront environ un kilo de noix de Saint-Jacques, vendues fraîches ou surgelées à environ 50 euros en grande surface. À chaque sortie, les deux hommes déplacent manuellement plus d'une tonne de coquilles.
Un modèle de gestion durable
La pêche du 3 février a été bonne, et elle le sera probablement encore à la prochaine sortie. Cette abondance ne doit rien au hasard : « C'est une gestion transparente et durable », résume Amélie Navarre, directrice du programme Marine Stewardship Council (MSC) pour la France.
Cette organisation non gouvernementale internationale, créée en 1997, certifie les pêcheries qui respectent les rythmes de renouvellement des ressources marines et les écosystèmes. Le label « MSC Pêche durable » figure désormais sur les produits vendus en poissonnerie et en grande distribution.
Une discipline collective rigoureuse
La corporation des pêcheurs de coquilles Saint-Jacques s'est imposée une discipline collective exemplaire :
- Les zones et périodes de travail sont soigneusement délimitées
- Environ 240 navires disposent d'une licence, attribuée par le comité régional des pêches
- Les pêcheurs financent eux-mêmes la surveillance aérienne de leur activité
- L'Ifremer définit les quantités à pêcher pour assurer la pérennité du gisement
« Il y a eu des gens intelligents autour de la table, qui ont veillé à laisser assez de coquilles pour leurs enfants », souligne Xavier Menguy, directeur délégué de Celtarmor, entreprise de transformation contrôlée à 51% par le groupe Le Graët et à 49% par les pêcheurs eux-mêmes.
Une alliance insolite pour survivre
Cette collaboration entre producteurs et industriel est née il y a trente ans, alors que la coquille française était menacée par des importations de noix de pétoncle. L'Organisation mondiale du commerce avait en effet décrété que les pétoncles, issues d'un coquillage différent, plus petites et moins savoureuses, pouvaient porter l'appellation « Saint-Jacques ».
Plutôt que de se battre entre eux, les pêcheurs se sont alliés avec les transformateurs en jouant la carte de la transparence. « Nous sommes audités chaque année sur la traçabilité », précise Xavier Menguy.
Des écosystèmes ménagés
L'engagement environnemental de la filière n'est pas factice. « La coquille de la baie de Saint-Brieuc est certainement une des pêcheries les plus réglementées, avec des évolutions régulières », confirme Iroise Mathonnet, chargée de mission au Comité départemental des pêches des Côtes-d'Armor.
Les mesures de protection sont nombreuses :
- La taille des mailles des dragues a été relevée en 2015 pour laisser plus de temps de croissance aux coquilles
- Des zones d'exclusion ont été établies pour préserver le maerl et les herbiers
- La collaboration avec l'Office français de la biodiversité est permanente
Un avenir raisonnablement confiant
À horizon prévisible, toute la filière regarde l'avenir avec une confiance mesurée. Les lourdes dragues remuent les fonds marins, certes, mais sans les ravager. « Décrier le chalut sans discernement n'a guère de sens », analyse Alexandra Maufroy, responsable du pôle Pêcheries au MSC.
En baie de Saint-Brieuc, le modèle de régulation se pose en contre-exemple de l'interdiction de la pêche pour tout navire de plus de 8 mètres, décrétée dans le golfe de Gascogne pour protéger les dauphins des captures accidentelles. Une décision coûteuse pour les finances publiques, dont l'efficacité reste à démontrer.
Le défi du changement climatique
Le réchauffement climatique pourrait cependant impacter la coquille de la baie de Saint-Brieuc en favorisant le retour de son principal prédateur : le poulpe. Disparu de Bretagne après l'hiver rigoureux de 1962-1963, il réapparaît progressivement avec le réchauffement des eaux.
La perspective de son retour n'inquiète guère Vincent Coutin : « S'ils reviennent, ils mangeront des coquilles, que veux-tu que je te dise ? On continuera quand même à pêcher ». Une philosophie pragmatique qui caractérise cette filière résiliente, alliant tradition maritime et modernité environnementale.



