Le grisou, de la terreur des mines à l'énergie verte du bassin minier
Le grisou, de la terreur des mines à l'énergie verte

Du danger mortel à la ressource énergétique

Incolore et inodore, le gaz de mine, communément appelé grisou, a longtemps semé la terreur parmi les mineurs de charbon en raison de son accumulation explosive dans les galeries souterraines. Pour le détecter avant l'avènement des systèmes modernes, on utilisait même des canaris comme sentinelles vivantes. Dans les Hauts-de-France, ce gaz reste associé à des tragédies historiques, notamment la catastrophe de Courrières en 1906 qui coûta la vie à 1 099 mineurs. Pourtant, cette sinistre réputation est en train de s'estomper grâce à une transformation radicale : depuis plusieurs années, le grisou peut être converti en une source d'énergie économique pour le chauffage.

Une présence persistante sous terre

Enfermé dans les 110 000 kilomètres de galeries souterraines (soit plus de 2,5 fois le tour du monde) depuis la fin de l'exploitation minière en 1990, ce mélange de méthane et d'air continue de s'échapper naturellement du charbon résiduel. Il remonte progressivement vers la surface via les puits et les fissures, se diffusant sous les pieds des habitants du bassin minier. Pour éviter un « effet cocotte-minute » avec des fuites incontrôlées, il est essentiel de décomprimer les anciennes galeries, comme l'explique Yann Fouant, chef de projets pour le groupe gazier La Française de l'énergie (FDE).

La valorisation énergétique du grisou

Quatre points de captage ont été installés sur les communes minières de Divion, Avion et Lourches, suivis en 2016 par le déploiement de machines capables de transformer le gaz de mine en électricité. La chaleur générée par leurs puissants moteurs peut même être récupérée pour alimenter des réseaux urbains. Chaque installation peut fournir l'équivalent de l'électricité nécessaire à 7 000 habitants et couvrir les besoins en chauffage de 900 foyers, selon FDE.

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Brûler ce « gaz déchet », dont le méthane constitue un puissant gaz à effet de serre, permet de réduire son impact environnemental en ne rejetant plus que du CO2, moins polluant. Une réglementation européenne de juin 2024, imposant aux États de réduire les émissions de méthane dans le secteur énergétique, a joué « un rôle d'accélérateur », observe Yann Fouant. L'État a récemment autorisé Gazonor, filiale de FDE, à exploiter 18 sites dans le Nord et le Pas-de-Calais.

Un soutien politique local enthousiaste

« C'est bon pour le pouvoir de vivre puisque le prix du gaz de mine est plafonné. C'est bon aussi pour la nécessaire indépendance énergétique de notre pays », se réjouit Jean-Claude Leroy, président socialiste du département. Frédéric Dziurla, son directeur de cabinet adjoint, ajoute : « Transformer un stigmate en quelque chose qui donne de l'espoir, c'est une vraie revanche sur l'histoire ». Près de la moitié de la population du Pas-de-Calais, vivant dans le bassin minier, pourrait à terme bénéficier de ce gaz local. Les réserves régionales, estimées à plus de 9 milliards de mètres cubes, représentent plus d'un siècle de production au rythme actuel.

Béthune, pionnière de la transition

Béthune, avec ses 25 000 habitants, a été la première ville à se lancer en 2021. Son réseau de chaleur urbain combine désormais du gaz de mine (provenant du puits de Divion), de la chaleur issue de la valorisation des déchets et du gaz naturel. Un nouveau centre de valorisation plus puissant, actuellement en construction, devrait bientôt permettre d'éliminer complètement le gaz naturel. « C'était un pari, et ça fonctionne bien », confie Pierre-Emmanuel Gibson, premier adjoint à la mairie chargé de la transition énergétique. « Notre source d'énergie est locale : quoi qu'il se passe dans le monde, ce n'est pas notre problème : notre prix est fixe sur trente ans ! »

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Au total, 150 bâtiments collectifs publics et privés ont été raccordés, dont des logements sociaux, le centre hospitalier, des écoles et la gare. « Notre réseau fait désormais partie des vingt moins chers de France. Pour les habitants, ça représente une économie de 10 à 15 % sur la facture, soit 450 euros par an minimum », précise Pierre-Emmanuel Gibson. Cet exemple a inspiré plusieurs municipalités voisines, qui se sont déjà connectées au réseau de 24 kilomètres de canalisations (un investissement de 26 millions d'euros financé par l'Ademe et Dalkia) ou prévoient de le faire.

Avion, vers une autonomie énergétique totale

À Avion, commune de 17 000 habitants près de Lens, le réseau de chaleur qui entrera en service prochainement sera entièrement alimenté par l'eau chauffée lors de la transformation du grisou en électricité, bénéficiant à 4 200 personnes. « Au départ, on était très peu à croire en ce projet », se souvient Jean-Marc Tellier, ancien maire communiste qui a porté l'initiative. Fils de mineur, il voit cette solution comme « un juste retour des choses ».

Onze bâtiments publics énergivores (salles de spectacle, médiathèque...) et des immeubles collectifs sont en cours de raccordement. « Sur la plus grosse école, on va passer de 80 000 à 65 000 euros de chauffage par an », anticipe Jean Létoquart, maire communiste depuis 2023. Le futur centre nautique de la ville économisera environ 280 000 euros en n'ayant pas besoin de chaudière. « Le prix qu'on paie aujourd'hui sera le même dans vingt ans. Ça stabilise nos dépenses dans la durée, c'est rassurant pour les habitants », conclut l'élu.