Stranger Things : un miroir pour les questionnements de la gauche contemporaine
Le dernier épisode de la cinquième et ultime saison de la série américaine Stranger Things a été diffusé le 1ᵉʳ janvier 2026. Cette œuvre, créée par les frères Matt et Ross Duffer pour Netflix, raconte l'histoire des habitants de la ville imaginaire d'Hawkins entre 1983 et 1989, suite à l'enlèvement d'un garçon par une créature surnaturelle. Suivie par des adolescents et de jeunes adultes, la série a accompagné la croissance de ses personnages et de son public, offrant une dimension d'apprentissage moral analysée par la philosophe Sandra Laugier.
Une métaphore de l'apprentissage vers l'âge adulte
Les cinq saisons de Stranger Things constituent un récit d'apprentissage vers l'âge adulte, marqué par des incertitudes, des rebondissements, des victoires provisoires et des défaites douloureuses. La série aborde la part tragique de l'existence à travers des monstres qui cristallisent les peurs de l'enfance et les doutes de l'adolescence. Les blessures du temps et les traces de l'adversité confèrent au récit des tonalités mélancoliques, tout en restant ouvertes sur l'avenir.
La gauche, qui doit reconstruire un rapport au futur en intégrant les impasses passées et les dérèglements présents, pourrait s'inspirer de cette approche. Elle est souvent attirée par de nouveaux contes de Noël portés par des hommes providentiels au final décevants. Apprendre de la fragilité, comme les héros ordinaires de Stranger Things, pourrait être salutaire. Même Elfe, dotée de superpouvoirs, présente une vulnérabilité, à l'image du héros grec Achille.
Fragilité et coopération : des leçons politiques implicites
La série met en lumière la relation entre le déploiement des individualités et la coopération. Les personnages ne sont pas des monades isolées, mais s'embarquent avec les autres dans des aventures collectives. Jim Hopper, le chef de la police d'Hawkins, reconnaît dans la saison 4 : « Ces personnes sont apparues dans ma vie. Cette fille, Elfe, et Joyce ont débarqué, et je m'suis dit qu'elles avaient besoin de moi. Mais j'avais tort, c'était faux. C'est un mensonge. Elles n'avaient pas besoin de moi, j'avais besoin d'elles. »
Le coming out de Will lors de la saison 5 illustre l'importance de l'amitié dans la construction de soi. La gauche, souvent atrophiée par une tendance au tout-collectif qui abandonne l'individu à la droite et au capitalisme, pourrait tirer profit de ce message. Récemment, Zohran Mamdani, le nouveau maire de New York, a opposé de manière caricaturale l'individualisme et le collectivisme dans son discours d'investiture.
Limites de la série et actualité tragique
Stranger Things n'échappe pas aux faiblesses. Sa partie la plus explicitement politique, concernant le gouvernement américain, verse dans le conspirationnisme, un schéma rhétorique souvent utilisé par l'extrême droite mondiale. Revenir à l'actualité permet de mesurer les apports de la fiction pour régénérer la gauche sur le plan éthique et intellectuel.
Le meurtre d'un militant néofasciste à Lyon sous les coups de militants antifas soulève des questions cruciales. S'acharner sur un homme à terre, quelles que soient ses idées, est aux antipodes de la politique de la fragilité dessinée par Stranger Things. Il ne faut pas confondre la lutte antifasciste dans nos États de droit imparfaits et la résistance face à des bourreaux dans une dictature.
Dérives politiques et instrumentalisation
Ce meurtre a été unanimement condamné par les forces politiques de gauche, mais dans des discussions informelles, une relativisation ou une justification peut apparaître. La condamnation du crime et la critique de son instrumentalisation politicienne sont toutes deux nécessaires pour une gauche d'émancipation.
L'Assemblée nationale a contribué à héroïser un militant ayant participé à des groupuscules antisémites par une minute de silence. Le portrait de Quentin Deranque a été affiché sur la façade de l'hôtel de la Région Auvergne-Rhône-Alpes à Lyon, un affront à la mémoire de Jean Moulin. La ministre Aurore Bergé a qualifié LFI de « parti anti-France », reprenant une expression de l'extrême droite.
Cet emballement médiatique a effrité la frontière symbolique avec l'extrême droite, renforçant la possibilité d'une victoire de Bardella ou Le Pen à la prochaine présidentielle. Des figures comme Raphaël Glucksmann et François Hollande ont participé à ce cirque délétère, tandis que LFI a refusé toute introspection critique sur ses liens avec La Jeune Garde.
Vers une régénération éthique
Face à ce spectacle désolant, Stranger Things offre une alternative en prônant une politique de la fragilité et de la coopération. Clémentine Autain a mis en cause la grammaire viriliste de la haine et de la violence, ainsi que l'instrumentalisation de la mort de Quentin Deranque. La gauche gagnerait à s'inspirer de ces réflexions pour éviter les dérives et reconstruire un projet émancipateur.



