Alors que le Conseil constitutionnel a censuré la loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, deux doctorants, Thomas Le Bonniec et Neil Seghier, estiment que les mesures envisagées ne s'attaquent pas à la racine du problème. Selon eux, ce n'est pas l'accès à la plateforme qui pose problème, mais bien sa conception. Ils plaident pour une meilleure prise en compte du travail des modérateurs de contenus, plutôt que pour un contrôle d'identité numérique jugé liberticide et inefficace.
Une stratégie d'obfuscation de la part de Meta
Le 18 février dernier, dans un tribunal californien, Mark Zuckerberg, PDG de Meta, a défendu l'idée d'un contrôle d'identité à la source, depuis les systèmes d'exploitation des téléphones portables. Il se défendait dans le cadre d'un procès où la plaignante, KGM, utilisatrice d'Instagram depuis l'âge de 9 ans et aujourd'hui âgée de 20 ans, l'accusait d'avoir conçu ses plateformes de manière à rendre les usagers dépendants, aggravant sa dépression et sa santé mentale.
Les auteurs rappellent que, depuis les révélations d'Edward Snowden en 2011, Facebook a été conçu comme un outil de surveillance. Ils voient dans la multiplication des projets d'interdiction des réseaux sociaux aux mineurs, rejoignant les propositions des grandes plateformes, une coïncidence troublante. L'ingénieur et ex-employé de Meta Arturo Béjar (AP news, 19 août 2026) accuse la firme d'avoir privilégié les profits à la sécurité des usagers, adoptant une approche « don't ask, don't tell » concernant les torts causés aux adolescents. Il conclut : « On ne peut tout simplement pas faire confiance à Mark Zuckerberg avec les enfants. »
Pour les auteurs, le lobbying constant de Meta pour faire adopter des lois instaurant une vérification de l'identité des usagers est une stratégie d'obfuscation, permettant d'éviter les questions sur les choix internes. L'instauration d'un contrôle d'identité numérique, tel que voté par l'Assemblée nationale, ne s'attaque pas aux racines du problème et pose un problème de libertés fondamentales. La juriste Brunessen Bertrand expliquait dans « Le Monde » le 29 juillet que « la loi adoptée […] ne peut protéger les données de quelques-uns qu'en organisant la collecte de l'âge, sinon de l'identité, de tous les autres ». C'est d'ailleurs l'un des arguments du Conseil constitutionnel, qui a censuré cette disposition pour atteinte disproportionnée à la vie privée.
Les modérateurs, en première ligne face aux contenus
Les auteurs soulignent que les plateformes numériques sont conçues pour maximiser l'« engagement » des utilisateurs et en extraire des données, ce que la philosophe Shoshana Zuboff appelle un « surplus comportemental ». Pour rester accessibles et vivables, elles font appel à des « nettoyeurs du web », des annotateurs spécialisés : les modérateurs de contenus, souvent employés via des sous-traitants.
Meta est capable d'inférer l'âge de ses utilisateurs et de contrôler les accès aux mineurs. Nicolas (prénom changé), ancien modérateur Messenger à Barcelone jusqu'en avril 2025, explique qu'une « IA » de Meta calculait « un âge approximatif » selon l'activité de l'utilisateur, comme ses likes. Il se souvient d'utilisateurs déclarant « avoir 13 ou 14 ans », mais que l'IA estimait plutôt à 25 ou 30 ans. Cette méthode offre à la plateforme un déni plausible si elle est accusée de ne pas vérifier les âges, et un outil de surveillance à moindre coût.
La cour de justice américaine, qui début août 2026 a imposé à Meta une amende de 942 millions de dollars et exigé d'« améliorer ses outils de contrôle de l'âge au Nouveau-Mexique […] pour déterminer l'âge des personnes en fonction de signaux tels que leurs amis et le contenu qu'ils consomment », semble ne pas avoir été informée de cette pratique (« The Guardian », 7 août 2026). À Barcelone, près de 2 000 modérateurs ont été licenciés en avril 2025. Si les progrès de l'IA sont invoqués pour justifier ces plans sociaux (« The Financial Times », juin 2026), leur licenciement est intervenu une semaine après une décision condamnant la sous-traitante pour discrimination salariale (« El Nacional », avril 2025). À Dublin, en mai dernier, Covalen a licencié plus de 700 modérateurs avec le même prétexte.
Des conditions de travail indignes et des guides de modération à politiser
Les modérateurs sont soumis à des clauses de confidentialité et à des conditions de travail déplorables, parfois contraints de renoncer à leurs droits fondamentaux. « The Journal » a révélé en juillet 2026 que TikTok a proposé à ses modérateurs de meilleures conditions de licenciement s'ils renonçaient à leur droit d'accès à leurs données et à porter plainte auprès de la Cnil irlandaise, une pratique illégale.
Les auteurs estiment que, pour protéger les mineurs, il faut s'intéresser aux algorithmes de modération et aux conditions générales d'utilisation des plateformes, ainsi qu'au travail des modérateurs. Ils préconisent deux priorités : garantir des conditions de travail décentes pour les modérateurs (revenus, prise en charge des risques psychosociaux), et traiter les guides de modération comme des objets politiques. Ces guides, modifiés en permanence, expliquent pourquoi un contenu est modéré et pourquoi cet exercice ne sera jamais entièrement automatisé. Les témoignages des modérateurs aident à comprendre certaines limites des plateformes : pourquoi des spams ou arnaques ne sont pas effacés, pourquoi des comptes de prédateurs sexuels ne sont pas supprimés, pourquoi certains contenus dangereux passent entre les mailles du filet.
Les auteurs concluent que ce sont ces guides et les conditions générales d'utilisation qui doivent faire l'objet d'un droit de regard par les usagers et les modérateurs. La question de la santé mentale des jeunes sera alors traitée comme un symptôme de l'architecture de la surveillance et de l'attention, au même titre que les opérations de propagande politique et d'ingérence étrangère.



