Alors que les débats sur la place des mathématiques dans la société s'intensifient, une tribune publiée dans Le Monde le 31 août 2026 met en garde contre une vision élitiste de cette discipline. Selon ses auteurs, décréter que la pensée mathématique est réservée à une petite minorité reviendrait à considérer qu'elle ne sert à rien pour les autres. Un tel postulat aurait des conséquences profondes sur la citoyenneté et la démocratie.
Une discipline au cœur du débat public
Les signataires de cette tribune, dont des enseignants-chercheurs et des membres de sociétés savantes, soulignent que les mathématiques ne sont pas seulement une matière scolaire, mais un outil de compréhension du monde. Dans un contexte où les données chiffrées envahissent l'espace public – sondages, statistiques économiques, indicateurs de santé –, ne pas maîtriser les bases de la pensée mathématique expose à une forme de dépendance intellectuelle.
Ils rappellent que les programmes scolaires ont connu des évolutions contrastées ces dernières années. La réforme du lycée de 2019, qui a supprimé l'enseignement des mathématiques du tronc commun en première, a entraîné une baisse significative du nombre d'élèves suivant cette discipline jusqu'au baccalauréat. Ce choix, contesté par une partie de la communauté éducative, illustre selon eux une tendance à considérer les mathématiques comme une option pour quelques-uns plutôt que comme un bagage commun.
Une question de justice sociale
Les auteurs de la tribune insistent sur le lien entre mathématiques et égalité des chances. Dans les filières générales, les filles représentent environ 40 % des effectifs en terminale spécialité mathématiques, mais leur proportion chute dans les classes préparatoires scientifiques. Les écarts sociaux sont tout aussi marqués : les élèves issus de milieux défavorisés sont sous-représentés dans les parcours scientifiques d'excellence.
« Si l'on décrète que la pensée mathématique est réservée à une petite minorité, on risque de considérer qu'elle ne sert à rien pour les autres », écrivent-ils. Cette posture, dénoncent-ils, conduirait à une société à deux vitesses où la capacité à raisonner sur des données deviendrait un privilège de classe. Or, dans une démocratie, la compréhension des enjeux chiffrés est une condition de la participation citoyenne éclairée.
Des pistes pour une refondation
Face à ce constat, les signataires proposent plusieurs orientations. Ils plaident pour un enseignement des mathématiques qui ne soit pas uniquement tourné vers la performance individuelle, mais qui intègre des dimensions culturelles, historiques et citoyennes. Ils suggèrent de développer des approches par problèmes concrets, en lien avec les sciences économiques et sociales, pour montrer l'utilité sociale de la discipline.
Ils appellent également à renforcer la formation continue des enseignants du primaire, où les mathématiques sont souvent perçues comme une matière difficile à transmettre. Enfin, ils recommandent de créer des passerelles entre les filières générales et technologiques afin de ne pas enfermer les élèves dans des trajectoires prédéterminées dès la classe de seconde.
Ces propositions s'inscrivent dans un débat plus large sur la place des sciences dans la société. Alors que la France se classe dans la moyenne des pays de l'OCDE en termes de compétences mathématiques des élèves de 15 ans, selon l'enquête PISA, les auteurs estiment qu'une refondation pédagogique est urgente pour éviter que les mathématiques ne deviennent un marqueur de distinction sociale plutôt qu'un bien commun.
La tribune conclut sur une note d'alerte : si les citoyens ne sont pas outillés pour comprendre les enjeux chiffrés qui structurent les décisions publiques – qu'il s'agisse du budget de l'État, des effets du changement climatique ou des politiques de santé –, la démocratie représentative elle-même s'en trouverait affaiblie. Les auteurs appellent donc les décideurs politiques à ne pas réduire les mathématiques à un instrument de sélection, mais à en faire un levier d'émancipation pour tous.



