Le paradoxe de la gauche occidentale face aux dissidences arabo-musulmanes
Ce récit pourrait s'apparenter à la fable du bon et du mauvais Arabe. Ou bien il constituerait la chronique d'une débâcle qui peine à se masquer sous des apparences de mansuétude. Dans les deux cas, cette histoire relate l'évolution – ou plutôt le rétrécissement idéologique – d'une partie significative de la gauche occidentale contemporaine.
De l'émancipation à la réification identitaire
Pendant des décennies, cette mouvance politique se concevait et se présentait comme un mouvement d'émancipation fondamental : un projet ambitieux visant à libérer les individus des déterminismes de la naissance et de ses assignations religieuses, culturelles ou sociales. Cette vision supposait intrinsèquement la possibilité de rompre avec sa tradition, de contester sa religion, de critiquer son milieu d'origine.
Aujourd'hui, dans ses expressions les plus profondément marquées par la dégénérescence du postmodernisme – on pourra se référer à l'ouvrage Le Triomphe des impostures intellectuelles de Helen Pluckrose et James Lindsay pour une analyse exhaustive –, le principe s'est radicalement inversé. L'identité est désormais perçue comme un destin inéluctable, on ne s'émancipe plus de son groupe d'origine : réifié, ce dernier exige fidélité, loyauté, obédience et soumission.
L'angle mort des dissidences internes
De ce renversement découle un angle mort particulièrement aveuglant : l'occultation systématique des dissidences internes au monde arabo-musulman. Apostats, athées, réformateurs, intellectuels critiques de l'islam : autant de figures qui devraient constituer, en toute logique, les alliés naturels d'une gauche historiquement attachée à la liberté de conscience, à l'anticonformisme et, plus généralement, à la laïcité.
Cette gauche, autrefois, se définissait par son anticléricalisme affirmé et se donnait pour mission essentielle de protéger ceux qui quittaient leur religion, de soutenir les voix hétérodoxes et de s'ériger contre tous les pouvoirs, notamment spirituels, prétendant régenter la vie des individus. La critique des dogmes n'était pas simplement tolérée, elle était activement encouragée, valorisée, entretenue et renforcée.
Le retournement des valeurs progressistes
Or, au sein même d'une gauche se proclamant hypersensible aux oppressions les plus subtiles, voilà que cette même critique est désormais accueillie avec méfiance, dédain, voire hostilité ouverte. La militante iranienne Maryam Namazie, féministe et défenseure de longue date des apostats et des ex-musulmans, dénonce depuis des années ce qu'elle nomme la « fausse alliance » nouée entre certains progressistes occidentaux et des forces religieuses ultraconservatrices.
Au nom de la lutte contre l'« islamophobie », on en vient à fermer les yeux sur des doctrines ou des pratiques que la gauche combattrait pourtant sans la moindre hésitation si elles provenaient d'autres traditions, familles et cultures religieuses. Ce paradoxe idéologique crée une situation où les critiques légitimes sont systématiquement disqualifiées.
Les conséquences concrètes pour les dissidents
Aux États-Unis, un constat similaire anime Sarah Haider, fondatrice d'une association d'ex-musulmans qui vient en aide à ceux qui, ayant quitté l'islam, se retrouvent tragiquement pris en étau : menacés par leurs anciens coreligionnaires d'un côté, et accusés par certains milieux « progressistes » de nourrir l'animosité envers les musulmans de l'autre.
Ce paradoxe profond, dont on ne cesse de s'étonner, ne semble pourtant pas préoccuper outre mesure la gauche contemporaine. En disqualifiant systématiquement certaines critiques de l'islam, elle aura, par la même occasion, abandonné un terrain politique essentiel. Un terrain qui, à la manière de la nature et de son horreur du vide, n'a pas vocation à rester longtemps vacant.
La mécanique de la récupération politique
Car lorsqu'on refuse d'entendre certaines inquiétudes légitimes ou certaines expériences vécues, celles-ci finissent toujours par être récupérées par d'autres acteurs politiques, parfois beaucoup moins attachés aux valeurs libérales que ceux dont ils supplantent la défection.
La mécanique tourne ici à l'ironie la plus amère. Ceux qui accusent tel intellectuel « racisé » – Sophia Aram ou Ferghane Azihari, par exemple – de se réfugier dans les jupes de « la droite CNews » sont littéralement les mêmes qui font en sorte que leurs voix soient impossibles à entendre du côté de « la gauche France Inter ». On ferme toutes les portes et toutes les fenêtres, avant de reprocher aux étouffés de vouloir aller respirer ailleurs.
Cette situation révèle une crise profonde des valeurs progressistes, où la défense des minorités religieuses s'est transformée en une forme d'essentialisme identitaire qui trahit les principes mêmes d'émancipation et de liberté de conscience que la gauche prétendait historiquement défendre.



