Koenig et Onfray : deux philosophes pour une liberté anarchiste et libérale
Koenig et Onfray défendent une liberté anarchiste et libérale

Deux philosophes unis par l'amour de la liberté et le rejet du dirigisme

L'un incarne une liberté de tradition libérale, l'autre une approche libertaire et anarchiste. Pourtant, Gaspard Koenig et Michel Onfray se retrouvent dans une défense commune de l'autonomie individuelle et collective. Leurs références philosophiques divergent – Koenig puise chez Tocqueville, Onfray chez Proudhon – mais ils partagent une affection pour ce qu'ils nomment « l'anarchie positive », comprise comme un ordre spontané émergeant de la société.

Leur mépris est unanime envers le dirigisme, la régulation excessive et le centralisme jacobin. Si le Normand de naissance Michel Onfray et le Normand d'adoption Gaspard Koenig surprennent par leur connivence, ils divergent sur l'échelle de cette liberté. Koenig imagine des « biorégions » naturelles transcendant les frontières, tandis qu'Onfray défend l'idéal d'une nation girondine, fédérale et mutuelliste.

Anarchisme et libéralisme : des philosophies complémentaires

Gaspard Koenig explique : « Il y a deux manières de faire de la philosophie politique. L'utopie, avec un schéma de société précis qu'on essaye d'imposer au réel, et ça se passe toujours mal. Et puis, il y a ceux qui cherchent à faire émerger un ordre spontané. Le but est de gouverner le moins possible. » Pour lui, lire Tocqueville et Proudhon n'est pas contradictoire. Dans ses travaux sur l'écologie, il trouve des anarchistes partout : Élisée Reclus, Murray Bookchin, David Graeber. Ils partagent l'idée que l'ordre spontané de la société humaine devrait mimer le fonctionnement des écosystèmes.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Michel Onfray insiste sur la fabrication de « grandes individualités » : « C'est la question de la responsabilité et de l'existence que l'on construit soi-même. Un livre, un auteur, peut changer une vie. » Il cite Camus : « Si la vérité devait être de droite, alors je serais de droite. » Pour un homme de gauche, c'est une libération : la vérité est supérieure aux engagements politiques. Des auteurs comme Henry David Thoreau ou Proudhon n'ont jamais cherché à faire système. Ils ont produit une vision libre du monde.

L'économie selon Proudhon : libre entreprise et mutualisme

Interrogé sur le pendant économique de l'anarchisme, Michel Onfray précise : « Le proudhonisme est un anticommunisme absolu. Proudhon refuse la dictature du prolétariat et l'égalitarisme forcé. On met de côté le dirigisme, l'économie du plan ou le colbertisme. C'est une économie de la libre entreprise qui dit : 'Faites ! Allez-y !' Ce n'est pas la grande entreprise, mais une diffusion coopérative et mutuelliste. »

Gaspard Koenig ajoute : « Proudhon évoquait une combinaison possible entre la libre concurrence pour les petits entrepreneurs et des structures mutualistes pour les entités nécessitant davantage de travailleurs. C'est l'idéal des SCOP. Il ne s'agit pas de tout remplacer par décret, mais de procéder par la pratique et l'exemple. » Il cite Élisée Reclus s'inspirant de Kropotkine : l'évolution naturelle n'est pas seulement le struggle for life, c'est aussi la coopération, le service mutuel.

Koenig souligne un besoin anthropologique fondamental : « L'être humain se définit par sa capacité à élaborer les règles qui le gouvernent. Le système actuel, en nous dépossédant des choix sur notre espace proche, crée un ressentiment profond. Il ne faut pas attendre que les gens soient intelligents et sages pour leur donner le pouvoir ; il faut leur donner le pouvoir pour qu'ils le deviennent. »

Critique du libertarianisme et de la bureaucratie

Sur le courant libertarien, qualifié par Onfray d'« anarchisme de droite », Gaspard Koenig est sévère : « La plupart de ces agités se réfèrent à Murray Rothbard, qui radicalise la pensée de John Locke sur la sacralisation de la propriété. Mais ils oublient les limites que le philosophe avait posées. Ce sont les trotskistes du libéralisme. Pour eux, la société n'existe pas, l'environnement non plus. »

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Michel Onfray dénonce la bureaucratie croissante : « Nous allons, en France, dans le sens inverse. Dès que la vie apparaît, une paire de ciseaux administrative arrive avec des normes. » Il rappelle que depuis le traité de Maastricht, la bureaucratie tombe de Bruxelles, perpétuant le centralisme jacobin identifié par Tocqueville.

Koenig renchérit : « Ces 'ciseaux' coupent la vie. Le combat pour le vivant, humain ou non humain, est le même : retrouver du vivant hors des cases et des algorithmes. Lutter contre l'administration et préserver les écosystèmes relèvent de la même démarche : respecter la singularité de chaque individu. »

Nation, identité et immigration : des visions contrastées

Sur l'identité nationale, Gaspard Koenig critique l'échelle de la nation : « La nation est trop grande pour la décision réelle et trop petite face aux enjeux mondiaux. Je préfère l'idée de 'biorégions' : une gouvernance calée sur le milieu naturel. Il faut une organisation en 'poupées russes', du local au cosmopolitisme mondial. »

Michel Onfray défend une nation girondine, non jacobine : « L'abbé Grégoire voulait détruire les langues régionales pour que les ordres donnés de Paris soient compris et obéis. C'était une violence inouïe. Il faut repenser la nation au sens de Renan : comme une volonté, un désir de partager ensemble. »

Concernant l'immigration, Gaspard Koenig utilise une métaphore écologique : « Regardez les écosystèmes : il arrive des 'espèces exotiques envahissantes'. L'option de Gilles Clément, c'est de laisser faire, pour qu'apparaissent des concurrents naturels. Les choses s'organisent selon un nouvel équilibre. Je pense que c'est globalement la même chose avec les migrations humaines : il y a un premier choc, puis l'identité se modifie. »

Michel Onfray insiste sur la nécessité d'un socle commun : « Je pense qu'il faut d'abord commencer par s'aimer soi-même pour pouvoir être aimable. On peut accueillir d'autres cultures, mais cela doit se faire dans le désir de vivre ensemble, et non dans une logique de substitution. »

Cet échange révèle ainsi deux penseurs profondément attachés à la liberté, mais proposant des voies distinctes pour concilier autonomie individuelle, organisation sociale et respect du vivant, dans un rejet commun des lourdeurs bureaucratiques et du centralisme étouffant.