Joann Sfar : « Nos imperfections nous sauveront de l'IA »
Joann Sfar : « Nos imperfections nous sauveront de l'IA »

Joann Sfar publie deux ouvrages les 4 et 9 septembre 2026. Dans « Cohen contre l'intelligence » et « Le Néant électrique », il explore la montée des algorithmes et défend l'imperfection humaine comme rempart face à l'IA. Il s'inquiète aussi de la disparition des classes moyennes à Nice, sa ville natale, et annonce l'adaptation de « Voyage au bout de la nuit ».

Deux livres pour rire et réfléchir face aux algorithmes

Le dessinateur sort le 4 septembre « Cohen contre l'intelligence ou comment survivre à l'IA » (Seuil), une comédie satirique, puis le 9 septembre « Le Néant électrique » (Gallimard), un journal intime illustré. Dans ces deux projets, il aborde la montée en puissance des algorithmes avec un regard tendre et burlesque. « Je ne connais rien à l'IA, mais je connais bien l'humain », confie-t-il.

S'il avoue ne pas maîtriser les rouages techniques, Joann Sfar a baigné tôt dans le numérique grâce à ses racines niçoises. « Mes deux grands copains d'enfance niçois, Claude Seyrat et Fabien Denpiano, ont créé des boîtes d'informatique et d'intelligence artificielle dès le début des années 1990 », rappelle-t-il. Cette familiarité nourrit une réflexion ancrée dans la comédie pour aborder des angoisses sociétales réelles.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Dans « Cohen contre l'intelligence », il place son double de papier face à la tech américaine. « Tout comme pour Le Chat du Rabbin où je traite de religion en faisant rigoler tout le monde, je voulais un livre que l'on ouvre pour se marrer. Même si le propos de fond reste nos inquiétudes », explique-t-il.

La résistance par la « bizarrerie » française

Le livre met en scène Pierre Cohen, personnage lunaire, sa mère centenaire, et Baguette, un prototype d'IA nationale. La figure de « Jacques Merenda dit le Niçois », avatar de l'ancien maire de Nice Jacques Médecin, lance une réplique cinglante : nous viendrions de vivre nos dernières élections libres. « Avant, on pouvait truander un peu, mais au bout du compte, les gens décidaient », analyse Joann Sfar. « Aujourd'hui, on croit avoir des opinions, mais les élections iront à celui qui payera le plus cher l'appui algorithmique pour nous influencer. Les politiques risquent fort de se retrouver au chômage. »

Face aux géants américains et chinois, l'artiste ne croit pas à une riposte industrielle nationale. Pour lui, la survie passe par la singularité humaine : « Ce qui fait qu'on aime une chanson de Brassens, c'est sa voix humaine et imparfaite. Si on aime mes livres, c'est parce que je dessine bizarrement. Ma bizarrerie humaine, la machine ne pourra pas la copier. » Il défend l'imperfection du dessin manuel comme acte ultime de résistance artistique. « La machine sera plus forte que moi pour vendre des livres ou en marketing. Mais pour la création, nous devons cultiver ce que nous sommes. La culture rapporte quasiment autant que l'automobile en France. C'est cela, notre véritable valeur ajoutée face au reste du monde. »

Il souligne le paradoxe de sa profession : alors que les auteurs tentent d'obtenir un statut social et de légiférer contre l'IA, beaucoup de créateurs l'utilisent déjà en privé. Il rappelle une réalité économique : « Quand j'ai commencé, on était 300 auteurs de BD. Aujourd'hui, nous sommes 5 000 pour un nombre de lecteurs qui n'a pas augmenté. »

L'ombre des drames humains et l'inquiétude pour Nice

Écrit en 2022, « Cohen contre l'intelligence » portait une légèreté qu'il concède avoir en partie perdue au fil de l'actualité, marquée par la tragédie du 7 octobre 2023. Après cette date, Joann Sfar s'est rendu sur place pour y enchaîner les reportages pendant trois ans. D'où cette affirmation sur la page de titre : « On se dit toujours que le problème, ce sera les robots. Et on termine toujours par se dire que non, le problème, c'est l'être humain. »

Refusant le rôle de donneur de leçons, il privilégie le débat lors de ses dédicaces : « Les gens ne viennent pas juste pour écouter un auteur, ils viennent pour parler. Une rencontre réussie, c'est quand le public a pu s'exprimer. »

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Enfant du pays partagé entre Paris et Nice, le dessinateur observe les mutations de sa ville natale. « Je suis frappé de voir émerger ici un commerce de grand luxe qui n'est plus accessible aux habitants. Des commerçants me disent que leurs clients sont italiens, américains, japonais… C'est l'écroulement des classes moyennes, or ce sont elles qui lisent et achètent des livres », s'inquiète-t-il.

Projets à venir : Bell, Crocodile et Céline

Dès janvier 2027 sera publié « Les Compagnons », un récit de souvenirs d'atelier et de rencontres d'artistes qui ont marqué son enfance niçoise. Une tournée de dédicaces est confirmée, avec un passage à la librairie Masséna de Nice. Cette rentrée est aussi marquée par le retour du Professeur Bell (Delcourt) avec la réédition de la série et un album inédit, et par Monsieur Crocodile avec de nouvelles péripéties. Enfin, il confirme le développement de l'adaptation de « Voyage au bout de la nuit » de Céline, coécrit avec Thomas Bidegain, dont le tournage est envisagé pour 2027. Joann Sfar continue de créer « sans intelligence supérieure », dixit l'intéressé, et de faire entendre sa voix singulière.