L'incertitude, défi politique majeur du siècle selon Karoline Postel-Vinay
Incertitude : le défi politique majeur du siècle

L'incertitude comme question politique centrale

Face aux multiples crises contemporaines - dérèglement climatique, conflits armés, innovations technologiques débridées et vieillissement démographique accéléré - même les individus les plus privilégiés éprouvent des difficultés à se projeter dans l'avenir. Ce sentiment de désorientation devient progressivement généralisé et diffus à travers toutes les sociétés. Il s'intensifie particulièrement lorsque l'illisibilité soudaine du présent et du futur concerne nos certitudes les plus fondamentales.

Karoline Postel-Vinay, directrice de recherche à Sciences Po (Ceri), en est convaincue : la grande question politique de notre siècle est bel et bien l'incertitude. Cette impression d'inintelligibilité du monde et d'illisibilité de l'avenir nourrit directement les discours survivalistes et populistes qui se multiplient à travers le globe.

Le cas américain : Maga comme réponse à l'incertitude

Le récit Maga aux États-Unis illustre parfaitement ce phénomène. Comme l'explique la chercheuse : "Il répond à une demande qui n'est pas celle de la vérité, à peine celle de la vraisemblance, mais celle de la suppression du sentiment pénible d'incertitude". Invitée du podcast géopolitique Les Temps sauvages de L'Express, l'auteure de Face à l'imprévu (éditions du Cerf) conteste l'idée selon laquelle le ressort de Maga serait exclusivement passéiste.

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"Le récit de Trump est d'abord une proposition pour le futur, analyse-t-elle. Le président américain fait comme si l'incertitude n'existait pas alors même que ses décisions en créent !"

Le Japon : une exception face à l'incertitude mondiale

Contrairement à une idée répandue, tous les États ne réagissent pas de la même manière face à l'incertitude globale. Le Japon constitue un cas particulièrement intéressant. Aucun pays parmi les démocraties postindustrielles ne possède une expérience des aléas naturels comparable à celle de l'archipel nippon.

Au cours des cinquante dernières années, le Japon a été frappé par plusieurs catastrophes majeures :

  • Le tremblement de terre de Kobe en 1995, faisant plus de 6 400 morts et laissant 300 000 personnes sans abri
  • L'attaque au gaz sarin dans le métro de Tokyo par la secte Aum Shinrikyo la même année
  • La catastrophe nucléaire de Fukushima en 2011, causant plus de 22 000 victimes

L'énigme japonaise : pourquoi si peu de populisme ?

Pourtant, malgré cette accumulation de crises et de "mégamenaces" qui devraient normalement susciter un besoin d'hyper-affirmation et un désir d'imaginaire populiste, le Japon résiste remarquablement bien à cette tendance mondiale. Selon la formule d'un universitaire coréen, la société japonaise forme une véritable "communauté du désastre".

Karoline Postel-Vinay décrypte cette énigme en balayant plusieurs idées reçues. Son analyse de la pandémie de Covid-19 s'avère particulièrement éclairante : "Les Japonais n'ont pas attendu les consignes gouvernementales pour agir. Tout le monde s'est mis en mode désastre automatiquement. On a ouvert les fenêtres, porté les masques. La stupéfaction face à la pandémie était amoindrie par un sentiment de déjà-vu".

Une culture de la préparation ancrée dans l'histoire

La longue histoire des catastrophes constitue un héritage avec lequel la société et le gouvernement japonais affrontent collectivement l'incertitude. Depuis 1960, chaque 1er septembre est officiellement le Jour de la prévention des catastrophes, correspondant à la date du séisme de Tokyo en 1923.

Ce jour n'est pas férié, mais il ne s'agit pas non plus d'une journée de travail ordinaire. Le gouvernement donne l'exemple en effectuant une séance de simulation de cellule de crise la plus réaliste possible. Tous les ministres, habillés en bleu de travail, se rendent au siège de gestion des catastrophes majeures pour mener des exercices de mise en condition.

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Auto-contrôle et pacte civil : les piliers de la résilience japonaise

Une autre idée reçue circule : les Japonais respecteraient davantage leurs institutions, ce qui se refléterait dans la qualité de l'ordre public. Karoline Postel-Vinay rétablit la vérité : "Une telle analyse relève de l'illusion d'optique, car elle occulte une réalité plus intrigante. Certes les faits de délinquance dans l'archipel restent très en dessous de la moyenne européenne et nord-américaine. Mais les Japonais ont tendance à juger négativement leurs institutions nationales, y compris celles chargées de leur sécurité".

Malgré cette défiance institutionnelle, les Japonais maintiennent au quotidien une forme de pacte civil remarquable. Durant la pandémie, le gouvernement s'est montré moins répressif que chez ses voisins asiatiques et que dans de nombreux pays européens, dont la France.

"Durant cette crise sanitaire, explique la chercheuse, ce ne sont pas les autorités policières, mais les citoyens eux-mêmes, qui ont généré l'ordre public". La société japonaise sécrète une sorte d'"auto-contrôle" (jishuku), qui se manifeste par une retenue individuelle et collective.

Un rapport au pouvoir radicalement différent

Karoline Postel-Vinay observe un paradoxe fascinant : au Japon, le déclenchement de catastrophes et la sidération ont plutôt tendance à "exacerber le rejet du pouvoir central". Alors qu'en France, une situation identique crée une forte attente à l'égard de la parole présidentielle, et la défiance institutionnelle est provisoirement "mise en sourdine".

"Face à une crise, les Japonais n'attendent pas un de Gaulle, ils n'ont pas le culte du chef", résume-t-elle. Confrontés à un choc, les Japonais pratiquent une forme de "catastrophisme éclairé". Ils n'hésitent pas à recourir à l'ironie et considèrent que le pire est toujours certain. Toute catastrophe comporte à leurs yeux une part d'absurdité.

Leçons pour l'Europe et au-delà

À l'inverse du Japon, l'Europe reste imprégnée d'un "volontarisme philosophique" : elle conserve la foi dans le "pouvoir individuel" de "transformer le réel". Les Européens se passionnent pour le Japon, mais perçoivent-ils vraiment cette dimension fondamentale de la culture japonaise ?

"On parle beaucoup plus de la résilience en France notamment, constate Karoline Postel-Vinay. Il y a une prise de conscience collective de notre vulnérabilité". Toutefois, contrairement au Japon, les sociétés européennes n'ont pas encore réussi à bâtir un "récit commun" face à l'incertitude.

Alors que le trouble global est propice à l'élaboration de scénarios futuristes les plus divers - enchantés ou désenchantés - une question cruciale se pose : les utopies positives (les lendemains qui chantent) vont-elles être remplacées par des "rétrotopies" (un autrefois prétendument glorieux) ?

"Make America Great Again s'apparente à une rétrotopie, explique-t-elle. On suppose qu'il existe un passé formidable qui doit guider notre action dans le futur. Ce scénario imaginaire est également au cœur des discours de Poutine et de Modi".

Pour l'heure, les "fournisseurs de certitudes massives" rencontrent davantage d'écho dans l'espace public. Ceux qui n'ont pas encore renoncé à gouverner avec, et non contre le poids de l'inconnu, trouveront dans les analyses de Karoline Postel-Vinay un précieux manuel de survie intellectuelle face aux incertitudes de notre temps.