Dans les marais de la plaine de la Scarpe, à la frontière franco-belge, une opposition virulente oppose les défenseurs des oiseaux aux chasseurs de gibiers d'eau. Cette zone humide, classée Natura 2000, est devenue le théâtre d'affrontements récurrents entre deux visions de la nature.
Un conflit ancré dans le territoire
Depuis plusieurs années, les associations de protection des oiseaux, comme la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), dénoncent les pratiques de chasse au gibier d'eau, notamment la chasse à la hutte, considérée comme non sélective et destructrice pour les espèces migratrices. Les chasseurs, regroupés au sein de la Fédération des chasseurs du Nord, défendent une tradition ancestrale et une gestion équilibrée des populations.
La zone concernée s'étend sur environ 1 500 hectares de marais, où se croisent canards, oies, bécassines et autres limicoles. Selon une étude récente, plus de 200 espèces d'oiseaux fréquentent ce site, dont certaines menacées comme le râle des genêts ou la gorgebleue à miroir.
Des actions en justice et des manifestations
En 2025, la LPO a intenté un recours devant le tribunal administratif de Lille pour faire suspendre l'arrêté préfectoral autorisant la chasse de certaines espèces en période de migration. Les juges ont partiellement donné raison aux associations, interdisant la chasse au vanneau huppé et au pluvier doré, deux espèces en fort déclin.
En réaction, les chasseurs ont organisé plusieurs manifestations, rassemblant jusqu'à 300 personnes, pour dénoncer une « écologie punitive » et défendre leur mode de vie. « Nous ne sommes pas des destructeurs, nous sommes les premiers gestionnaires de ces espaces », affirme Jean-Pierre Delannoy, président de la fédération locale.
L'impact des réglementations européennes
Ce conflit s'inscrit dans un cadre plus large de mise en œuvre de la directive européenne Oiseaux, qui impose la protection stricte de certaines espèces. La France a été condamnée à plusieurs reprises par la Cour de justice de l'Union européenne pour non-respect de ces obligations, notamment dans les départements du Nord et de la Somme.
Selon un rapport de la Commission européenne publié en 2024, la France a le plus grand nombre d'infractions en matière de chasse dans l'UE, avec 12 procédures ouvertes. Cette pression communautaire exacerbe les tensions locales, chaque camp utilisant les textes pour justifier sa position.
Vers un dialogue ou une escalade ?
Face à cette impasse, certaines initiatives tentent d'apaiser le conflit. Le parc naturel régional Scarpe-Escaut a lancé en 2026 un « comité de concertation » réunissant chasseurs, naturalistes, agriculteurs et élus. L'objectif est d'élaborer un plan de gestion durable du marais, incluant des zones de quiétude pour les oiseaux et des pratiques de chasse plus sélectives.
Mais les positions restent tranchées. Les défenseurs des oiseaux réclament une interdiction totale de la chasse au gibier d'eau dans la zone, tandis que les chasseurs menacent de bloquer les accès au marais si de nouvelles restrictions sont imposées. « Nous sommes prêts à dialoguer, mais pas à capituler », prévient Marie-Christine Dubois, porte-parole de la LPO Nord.
Un enjeu au-delà de la chasse
Ce conflit dépasse la simple question cynégétique. Il révèle un profond clivage sur la place de l'homme dans la nature et sur la gestion des espaces protégés en Europe. Alors que les zones humides perdent du terrain (environ 50 % des zones humides françaises ont disparu depuis 1900), la préservation de ces écosystèmes devient un enjeu crucial pour la biodiversité.
Les scientifiques rappellent que les marais de la Scarpe jouent un rôle essentiel pour l'avifaune migratrice, servant de halte et de site de nidification. Une étude du Muséum national d'histoire naturelle indique que la population de canards siffleurs a chuté de 40 % en dix ans dans cette région, un chiffre que les chasseurs contestent, s'appuyant sur des comptages locaux.
En attendant, la tension reste vive. Les prochaines semaines seront décisives : le préfet du Nord doit se prononcer sur l'arrêté de chasse pour la saison 2026-2027, sous la pression des deux camps. Une décision qui pourrait faire jurisprudence pour l'ensemble des zones humides françaises.



