Dans son dernier ouvrage, « Parler du climat sans plomber l’atmosphère », publié chez Odile Jacob, le chercheur en politique climatique et migrations à l’Université de Liège et à Sciences Po Paris, François Gemenne, propose un plaidoyer provocateur pour une écologie pragmatique, désirable et efficace. À travers quarante courts chapitres inspirés de ses chroniques sur France Info, il entend bousculer les idées reçues et montrer que la transition écologique n’est pas une punition, mais une opportunité.
Les scénarios du Giec mal interprétés
Interrogé sur les prévisions alarmistes d’émissions de gaz à effet de serre, Gemenne estime qu’elles ont été mal interprétées. « Ces scénarios ne sont pas des prévisions, mais des projections. Si les émissions baissent, c’est parce que des actions ont été engagées. Au lieu de se lamenter sur l’abandon du scénario optimiste, il faudrait se réjouir d’écarter le pessimiste », explique-t-il. Il critique également le rôle des rapports du Giec, qui servent parfois de prétexte à l’inaction politique. « Les politiques brandissent leurs conclusions comme si cela suffisait. Pire, leur complexité et leur rythme – tous les six ou sept ans – les rendent peu adaptés à l’urgence. Avec l’IA, on pourrait mettre à jour les connaissances en continu, par zone géographique ou par thème », ajoute-t-il.
Les COP, reflets plutôt que moteurs
Gemenne remet en cause l’efficacité des Conférences des parties (COP). « On a tout inversé : on croit que les COP décident de la transition, alors qu’elles en sont le reflet. Elles ne font que formaliser l’état des engagements nationaux. Attendre d’elles une solution miracle, c’est se bercer d’illusions », affirme-t-il. Il cite en exemple le sommet de Santa Marta en Colombie, où une cinquantaine d’États ont acté une sortie des énergies fossiles, et estime que cette dynamique doit être raccrochée à la COP31.
Limites planétaires et jour du dépassement : des concepts vides ?
Le chercheur exprime son agacement envers le concept de limites planétaires, qu’il juge non validé et biaisé. « Ces limites sont définies par des chercheurs occidentaux, selon des critères qui ne valent pas pour le Sud global. Comment comparer une limite climatique à une limite de biodiversité ? », interroge-t-il. Il critique également le « jour du dépassement », une fois passé, rien ne change concrètement. « Ces concepts sont des coquilles vides, mais ils marquent les esprits, jusqu’à ce qu’on réalise leur inefficacité », conclut-il.
Des alertes aux solutions
Pour Gemenne, il est temps de passer des alertes aux solutions. « Aujourd’hui, sonner l’alarme est devenu une posture confortable : on a l’impression d’agir sans se salir les mains. Or la science doit aussi s’impliquer dans la mise en œuvre », insiste-t-il. Il déplore la tendance française à pointer les défauts de chaque solution pour les discréditer. « La réalité, c’est qu’on aura besoin de toutes les solutions : technologies, changements de comportements, politiques publiques… Ce qui est regrettable, c’est qu’elles viennent davantage de la société civile que des gouvernements », ajoute-t-il.
La voiture électrique comme solution pragmatique
Gemenne défend la voiture électrique, souvent critiquée, car elle est la seule solution disponible à grande échelle pour décarboner les transports individuels. « La voiture individuelle représente environ 15 % des émissions françaises ; si l’électrification du parc automobile ne s’accélère pas, il sera impossible de tenir nos objectifs de décarbonation », explique-t-il. Il reconnaît qu’une voiture électrique reste une voiture, avec son empreinte, mais estime que comparer son bilan à celui d’un vélo est hors sujet. « Le vrai débat, c’est : comment décarboner la mobilité existante ? », ajoute-t-il.
L’aviation : un enjeu éthique
Concernant l’aviation, responsable de 5 % du réchauffement, Gemenne souligne l’absence de solution mature. « Les avions à hydrogène ou électriques en sont au stade de prototype. En attendant, on peut réduire la consommation de carburant via l’optimisation des trajectoires et des fuselages », précise-t-il. Il insiste sur l’enjeu éthique : « L’aviation profite à une minorité ; seulement 10 % de la population mondiale a déjà pris l’avion. Faut-il réserver ce privilège ou l’étendre ? C’est une quadrature du cercle. » Il plaide pour une « utilité sociale » des voyages en avion, sans culpabilisation.
Réduction des émissions et adaptation : ne pas choisir
Gemenne affirme qu’il ne faut pas choisir entre réduction des émissions et adaptation. « La réduction des émissions peut être une stratégie d’investissement qui attire les capitaux privés. L’adaptation mobilise aussi des financements lourds, mais elle évite des coûts futurs », explique-t-il. Il cite la rénovation thermique des bâtiments, qui permet à la fois d’éviter un gaspillage énergétique et de s’adapter aux fortes chaleurs.
La Chine, un exemple à suivre
Contrairement aux idées reçues, Gemenne considère la Chine comme un exemple. « La Chine a cinq ans d’avance sur ses objectifs climatiques. Ses émissions de CO₂ par habitant baissent depuis 2021, et sa croissance énergétique est désormais absorbée par les énergies renouvelables. La transition y est perçue comme une opportunité, pas une contrainte, car elle trouve des bénéfices immédiats : modernisation de l’économie, domination géopolitique… », détaille-t-il. Il attribue ce succès à la planification quinquennale, et estime que les démocraties pourraient s’en inspirer.
Un message pour l’Europe
Gemenne appelle l’Europe à cesser de raisonner en termes d’acceptabilité des politiques climatiques. « Si l’objectif est juste de les rendre “supportables”, elles seront abandonnées à la première crise. Il faut les rendre désirables, porteuses d’un projet commun. Les chauffeurs de taxi parisiens passent à l’électrique parce que ça leur coûte moins cher à l’usage. L’argument climatique ne suffit pas, il faut montrer les gains concrets », explique-t-il.
La France : des progrès en énergie, des retards dans les transports et l’agriculture
Pour la France, Gemenne note des avancées dans le secteur de l’énergie, malgré des débats stériles comme « nucléaire contre énergies renouvelables ». En revanche, il juge la situation « catastrophique » dans les transports, le logement et l’agriculture. « Pour la rénovation énergétique, on a tout misé sur les financements publics, alors qu’il faudrait mobiliser l’investissement privé. Pour les transports, notre dépendance à la voiture est un héritage des années 1960-1970, qui rend les ménages vulnérables aux fluctuations du prix des carburants et crée des Gilets jaunes », analyse-t-il. Concernant l’agriculture, il estime que les agriculteurs ont tout à gagner d’une transition, mais qu’ils doivent être accompagnés.
L’écologie de l’extrême droite : un trompe-l’œil
Gemenne dénonce les programmes écologiques de l’extrême droite comme des « trompe-l’œil », car l’écologie est avant tout un humanisme universaliste qui implique une responsabilité envers l’autre et le vivant. « Cela implique un dépassement des frontières, plutôt qu’un repli sur celles-ci », affirme-t-il. Il critique également le programme de La France insoumise, qu’il juge « lunaire sur les enjeux internationaux ».
Le « greenhushing » plus dangereux que le « greenwashing »
Le chercheur s’inquiète davantage du « greenhushing » (le fait de taire ses engagements écologiques) que du « greenwashing ». « Aujourd’hui, les entreprises ont peur d’être critiquées, soit pour ne pas en faire assez, soit pour être accusées de greenwashing. Résultat, elles se taisent. Or si personne n’affiche ses actions, on donne l’impression que rien ne bouge, et ça devient une prophétie autoréalisatrice », explique-t-il. Il rappelle que le greenwashing montrait au moins que l’engagement écologique était perçu comme vertueux, alors qu’il est devenu honteux.
Le rôle clé des multinationales françaises
Gemenne souligne le rôle des multinationales françaises, leaders mondiaux dans des secteurs stratégiques comme le ciment, le transport maritime ou les matériaux de construction. « Ces entreprises ont des leviers d’action bien plus puissants que les États, car elles opèrent à l’échelle globale. Mais les Français, qui adorent les start-up, diabolisent les entreprises qui dépassent 10 000 salariés », regrette-t-il.
Géo-ingénierie : oui à certaines, non à d’autres
Concernant la géo-ingénierie, Gemenne distingue les projets acceptables, comme peindre des surfaces en blanc ou stocker du biochar dans les sols, de ceux qui doivent être bannis, comme la manipulation du rayonnement solaire. Il appelle à un cadre juridique international urgent, car un État pourrait, seul, déclencher une perturbation climatique aux conséquences mondiales.
Droit à l’habitabilité et droits de la nature : intéressants mais insuffisants
Le chercheur juge le concept de droit à l’habitabilité et les droits de la nature intéressants sur le plan conceptuel, mais estime qu’ils ne suffiront pas. « Soyons réalistes, même les droits humains fondamentaux sont bafoués quotidiennement. Croire qu’un statut juridique pour les fleuves ou les forêts changera la donne, c’est se voiler la face », affirme-t-il.
L’effondrement des puits de carbone : le sujet le plus inquiétant
Gemenne insiste sur l’effondrement des puits de carbone, qu’il considère comme le sujet le plus inquiétant. « En 2023, les puits de carbone forestiers et terrestres n’ont presque rien absorbé : environ 2 milliards de tonnes de CO₂, contre plus de 9 milliards en 2022. La tendance s’est poursuivie en 2024, avec un taux de croissance de la concentration de CO₂ dans l’atmosphère qui s’est emballé, alors que les émissions mondiales n’ont connu qu’une croissance modeste », détaille-t-il. Il ajoute que les puits océaniques ont mieux résisté, mais que l’acidification des océans est préoccupante.
Pour éviter le découragement : parler de transition plutôt que de climat
Pour conclure, Gemenne propose une recette simple : « Parler moins de climat et davantage de transition. Le climat, c’est un sujet scientifique, lointain, anxiogène. La transition, ce sont des solutions concrètes, avec des bénéfices immédiats : pouvoir d’achat, indépendance énergétique, innovation… » Il rappelle que 89 % de la population mondiale estime que leur gouvernement devrait en faire davantage pour lutter contre le changement climatique, et 85 % en France.



