Patrick Chastenet a eu l'idée puissante et courageuse de mettre en lumière deux facettes majeures de la personnalité de Jacques Ellul dans le fort volume dont il a dirigé l'édition chez « Bouquins » : le sociologue de la technique et le théologien de la liberté. Ces deux aspects, qu'une culture laïque dominante en France rend apparemment contradictoires, ne le sont pas aux États-Unis. La traduction de La Technique ou l'Enjeu du siècle, saluée par Aldous Huxley, l'auteur du Meilleur des mondes, a valu à Ellul une large reconnaissance dès 1964, dix ans après sa publication en France.
À tel point que L'Impossible Prière (Le Centurion, 1971) a été publié à New York sous le titre Prayer and Modern Man, un an avant sa parution à Paris. Bien que Jacques Ellul ait vécu et enseigné toute sa vie à Bordeaux, son influence intellectuelle a été plus structurée outre-Atlantique qu'en France, où l'intelligentsia restait prisonnière de schémas marxistes ou structuralistes. Il faut imaginer que The Technological Society s'est vendu à plus de 100 000 exemplaires, un chiffre colossal pour un essai de sociologie dense et exigeant. C'est devenu un livre de chevet pour les intellectuels américains et les étudiants des campus en quête d'une contre-culture authentique.
Logique de la performance maximale
Plutôt que ce premier volume consacré à ce que le philosophe allemand Martin Heidegger a nommé « la question de la technique », c'est Le Système technicien, le second volet de l'enquête, que Patrick Chastenet a choisi de privilégier. « Nous pensons qu'il décrit mieux l'empire et l'emprise de la technique sur nos vies à l'ère de la surveillance des populations et du développement de l'intelligence artificielle », explique-t-il.
Dès le premier ouvrage, Jacques Ellul définissait son objet comme « la préoccupation de l'immense majorité des hommes de notre temps, de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace ». Vingt-trois ans plus tard, il affinait son propos : « Partout où il y a recherche et application de moyens nouveaux en fonction du critère de rendement, on peut dire qu'il y a technique. »
Pour le penseur bordelais, la technique n'est plus une simple boîte à outils, une machine ou une mécanique que l'homme pourrait choisir d'utiliser ou non. Elle est devenue un milieu de vie aux caractéristiques autonomes, remplaçant la nature. Elle s'auto-engendre, chaque défi posé par un procédé étant résolu par un nouveau procédé dans un cycle infini. Dès lors, la logique de la performance maximale a lentement envahi tous les domaines de l'existence. La collectivité – l'opinion, « le gros animal social », la propagande – est devenue le lieu par excellence de la « réification », c'est-à-dire la métamorphose du « sujet » du vieil humanisme en « chose » consommable, comme l'avait pressenti Charlie Chaplin dans Les Temps modernes.
Autonomie individuelle
C'est ici que la dimension libertaire du maître écouté de générations d'étudiants sur les bords de la Garonne peut intéresser les héritiers de la tradition libérale de manière inattendue. Bien que Jacques Ellul soit habituellement classé parmi les figures radicales de l'écologie politique et du personnalisme chrétien, sa méfiance envers les structures centralisées et toutes les formes de nivellement résonne avec une certaine philosophie de l'autonomie individuelle. Il démontre que, dans un groupe mû par les réflexes fonctionnels et les courants d'opinion, l'individu n'est plus qu'un ectoplasme, « une montre molle » comme les peignait Dalí.
Réduit à l'état de rouage par le conditionnement politique ou publicitaire, incapable de distinguer ses propres désirs de ceux suggérés par l'opinion commune, l'Homo economicus de John Stuart Mill est devenu un Homo technicus totalement aliéné. Ou pire encore, un Homo festivus, comme a pu l'observer le regretté Philippe Muray, familier des campus californiens à l'époque où la pensée d'Ellul y triomphait. Là où Ellul s'inquiétait de l'atrophie de la volonté sous le règne de l'utilité, Muray a moqué l'aboutissement du processus : un être dépossédé de son intériorité qui ne se contente plus de subir le « dispositif », mais le célèbre dans une hébétude festive permanente.
Autour de Mai 1968, dans Exégèse des nouveaux lieux communs notamment, Jacques Ellul avait déjà su analyser les transgressions – l'usage de la drogue, la liquidation des tabous sexuels, la négation des liens conjugaux, le refus de la politesse – et la « révolution permanente » comme de purs produits de consommation, des moments de paresse productive permettant de retourner au « boulot » le lundi avec une docilité renouvelée. L'homme moderne n'est plus seulement sommé de produire ; il est sommé de jouir et de le faire bruyamment savoir, transformant l'infini secret de son cœur en spectacle dans un monde où tout est prévu, même l'orgasme – comme l'avaient compris Guy Debord et les situationnistes, avec lesquels Jacques Ellul est brièvement entré en dialogue.
La foi au prix d'un doute
La réponse du « Jérémie girondin » a toujours été celle de la liberté. C'est ici qu'il faut entendre sa voix de théologien telle qu'elle s'exprime dans L'Espérance oubliée (1972) et Anarchie et Christianisme (1988), deux titres que l'éditeur a sélectionnés au sein d'une œuvre abondante. Pour ce protestant réformé, reconnu Juste parmi les nations pour avoir sauvé des Juifs pendant l'Occupation, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob n'est pas tant un Dieu qui commande qu'un Dieu qui libère.
Contrairement aux idoles de verre et d'acier du marché qui exigent une impeccable soumission fonctionnelle, ce Créateur se manifeste par un « retrait » qui laisse place à l'initiative de sa créature. Dès lors, la foi acquise « au prix d'un doute » n'est pas une nouvelle contrainte morale, mais un moyen d'échapper au poids écrasant du « social », dont Simone Weil, dans La Pesanteur et la Grâce, jugeait qu'il était « le domaine irréductible du prince de ce monde » – entendez du démon.
On l'entend enfin. S'il est impossible d'abolir l'ordre technicien, il est toujours possible de ne pas l'adorer en refusant d'avoir recours à tous les moyens, au seul et unique prétexte qu'ils sont disponibles. C'est dans cette audacieuse « éthique de la non-puissance » que le sociologue et le théologien se rejoignent. Pour rester maître de sa conscience, l'individu doit apprendre à préférer le défaut qui distingue à la perfection qui confond, la « réelle présence » à la fausse performance.
On le découvrira dans les quatre textes fondateurs rassemblés dans la collection « Bouquins » – comme une torche brandie dans la nuit pour ceux qui s'obstinent à élargir, pour leurs contemporains, de nouveaux chemins de liberté.
Entre technique et liberté, de Jacques Ellul, édition établie et présentée par Patrick Chastenet, « Bouquins » / Mollat, 1 216 p., 35 €.



