Boris Cyrulnik : la décivilisation par les écrans et le discours unique
Cyrulnik : décivilisation par les écrans et discours unique

Dans son dernier ouvrage « Au saccage des petits bonheurs », le neuropsychiatre Boris Cyrulnik décrypte les tensions, conflits et violences qui traversent notre société, et souligne l'importance des rituels de civilisation pour favoriser l'art de vivre ensemble. Il analyse la « décivilisation » de nos mœurs, de la dépression au suicide en passant par les agressions sexuelles, et invite chacun à réinventer notre civilité.

Une fracture apparue dans les années 1990

Selon Cyrulnik, la fracture sociale est apparue dans les années 1990, marquant un changement de civilisation. Il se souvient avoir été invité à la Cité des sciences à la Villette, à Paris, lors de la présentation des premiers ordinateurs. À l'époque, on ne parlait que de performances techniques magiques, et lorsqu'il avait soulevé la question des éventuels effets secondaires, on lui avait répondu : « Il n'y en aura pas ». Aujourd'hui, on sait que ces effets existent.

Les jeunes gouvernés par les écrans

Les jeunes sont désormais gouvernés par les écrans. Vivre dans une civilisation technique change concrètement notre mode de vie. On communique avec des machines aux performances stupéfiantes, mais ce ne sont pas des relations, des rencontres ou des disputes avec nos prochains. Le résultat : au-dessus de trois à quatre heures d'écran par jour, la probabilité de dépression est multipliée par trois. Trente ou quarante ans après, on découvre aussi des effets secondaires tragiques sur les bébés, qui présentent un retard de langage impressionnant. Si on associe les écrans avec des lectures, des films, du théâtre, de la musique ou des copains, on peut combattre ces effets, sinon on y est soumis.

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Le potentiel totalitaire des écrans

Pour Cyrulnik, les écrans ont un potentiel totalitaire, comme l'avait imaginé George Orwell dans « 1984 ». L'écran ou le mono-discours explique tout, et si vous critiquez ce discours, vous êtes un dissident. C'est le danger de tous les discours totalitaires. À bientôt 89 ans, il entend aujourd'hui les mêmes phrases que dans son enfance dans les années 1930 et 1940. Les méthodes de propagation de l'information ont changé, mais pas le message : « Moi, votre chef, je suis le seul à avoir la seule vérité. »

Trump, un psychopathe selon Cyrulnik

Interrogé sur le discours de Donald Trump, Cyrulnik affirme qu'il n'est pas fou mais psychopathe. Il ne s'agit pas d'une folie, mais d'un trouble de l'éducation. Il ne parvient pas à ignorer la pulsion et vit dans l'instant. Pour lui, la seule civilisation est celle du dieu Dollar. Le discours totalitaire est dangereux parce qu'il est rassurant : il n'y a rien à penser, juste à se laisser porter. C'est pourquoi Hitler et Staline ont été adorés. Les esprits influençables sont fascinés par ces discours émotionnellement intenses. Sans débat ni contestation, on est facile à soumettre car on ressent un sentiment d'appartenance euphorisant. La critique, elle, fait de vous un dissident. Tous les régimes totalitaires aiment désigner l'adversaire : l'enfer, c'est toujours l'autre, l'étranger, le Juif, la sorcière. Ce discours unique qui désigne le bouc émissaire permet de tuer en pleine euphorie, sans culpabilité.

Vers la catastrophe ?

Cyrulnik relativise : il y a eu pire. La solitude est une agression neurologique, et la famille se dilue. Quand une société est désorganisée, les gens sont anxieux. Les marqueurs les plus fiables de la décivilisation sont le taux de suicide et le taux d'agressions sexuelles. Dans un pays en paix, 5 % des enfants acquièrent un comportement désorganisé ; dans un pays en guerre, c'est plus de 30 %. En 1990, 13 % des adolescents se disaient en détresse ; en 2025, ils sont 25 %, comme en temps de guerre. Le mal-être des femmes est un autre marqueur : elles ne se sont jamais autant suicidées et scarifiées qu'aujourd'hui. Comme l'analyse le professeur Jonathan Haidt, cela s'explique par le sprint et la solitude.

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Les animaux, modèles de civilisation

Dans son ouvrage, Cyrulnik met en parallèle les rituels de civilisation humains avec ceux des animaux. Il a beaucoup d'estime pour les animaux, qui ont eu un impact important sur sa réflexion. Dès les années 1930, ils ont permis de comprendre les théories de l'attachement. La neuroimagerie montre qu'un enfant humain seul, même avec un cerveau sain, a un dysfonctionnement cérébral. Si on n'entraîne pas à raisonner de façon écosystémique, comme Darwin le proposait, on rend malades les animaux, on pollue les cours d'eau et l'air, on affaiblit les plantes, et nous sommes directement menacés.

Darwin et l'écosystème

En 1859, Charles Darwin disait : « Nous appartenons tous au monde vivant. » Sa pensée a été dévoyée en « loi du plus fort » par son cousin Francis Galton, fondateur de l'eugénisme, ce qui n'a produit que du malheur. Darwin expliquait que les petits rongeurs avaient survécu aux gros dinosaures et ont donné les mammifères et les primates humains. Aujourd'hui, on reprend sa théorie avec un raisonnement écosystémique : chaque sous-système participe au fonctionnement de l'ensemble. C'est toujours une convergence de causes qui provoque un effet bénéfique ou maléfique. Il faut réapprendre à parler ensemble, comprendre et respecter l'autre, coexister harmonieusement entre hommes et femmes, adultes et enfants, et aussi entre humains, animaux et nature.