En pleine alerte canicule, la France est le théâtre d'un vif débat politique autour de la climatisation. Les partisans d'un usage mesuré invoquent notamment la contribution de ces systèmes de refroidissement de l'air au réchauffement climatique. Qu'en est-il vraiment ? On fait le point sur l'état des connaissances.
Le marché de la climatisation en pleine expansion
La vague de chaleur qui frappe la France provoque une déferlante de réactions politiques et de débats enflammés. Alors qu'à l'extrême droite Marine Le Pen plaide pour un « plan massif » de climatisation des établissements publics, le chef de file de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, prône, quant à lui, de « ne surtout pas climatiser partout » pour ne pas « augmenter les dégâts ».
Une chose est sûre : en France, le marché de ces équipements connaît une croissance exponentielle. En 2020, environ 25 % des foyers français étaient équipés d'un climatiseur, selon une étude de l'Agence pour la transition écologique (Ademe). Six ans plus tard, 28 % des maisons et 13,4 % des appartements en seraient dotés, d'après les données de la start-up Hello Watt, spécialisée dans les économies d'énergie. D'ici à 2050, des projections de l'International Energy Agency publiées en juin 2025 tablent sur 60 % de logements climatisés à travers le monde.
La climatisation a-t-elle un impact sur le réchauffement immédiat de l'air extérieur ?
VRAI, mais à nuancer. Selon un article publié dans la revue scientifique Environmental Research Letters en 2020, « en moyenne, la durée passée dans des conditions de stress thermique élevé dans les rues augmente d'environ 20 minutes par jour à cause de la climatisation ». En cause : l'air chaud intérieur rejeté à l'extérieur par les ventilations des blocs clim'. Mais l'ampleur de la contribution de ces rejets au phénomène d'îlot de chaleur est difficile à généraliser.
Largeur de la rue, emplacement et quantité de clim sur un axe donné, météo venteuse ou pas, modèles de climatiseurs plus ou moins vertueux… Les facteurs de variabilité sont nombreux. Ainsi, dans l'étude de référence de 2020, des simulations faites pour la ville de Paris montrent qu'avec une climatisation très largement utilisée, la température de l'air dans les rues pourrait augmenter jusqu'à 2,4 °C dans un scénario de vague de chaleur comparable à 2003, et jusqu'à 3,6 °C lors d'une vague de chaleur plus intense.
Son auteur, Vincent Viguié, directeur adjoint du Centre international de recherche sur l'environnement et le développement, parle ainsi de « transfert de risque », dans un entretien accordé au journal Le Monde. En élargissant la focale à d'autres villes françaises et étrangères, le chercheur évoque « un consensus » autour d'un réchauffement direct « compris entre 1,5 °C et 2,5 °C ». En cas de fortes chaleurs, cet apport n'aurait rien d'anecdotique : « En zone dense, comme au centre de Paris, il y a des risques que les rejets de chaleur à 40 °C ne se diluent pas. (…) Si tout le monde climatise, cela peut rendre l'air extérieur invivable pour ceux qui n'ont pas d'équipement ».
Une autre étude, produite par des chercheurs au Japon, apporte des résultats plus faibles : « la chaleur liée à l'utilisation de la climatisation a légèrement augmenté les températures urbaines quotidiennes de 0,046 °C au cours des mois d'août de la période 2000-2010, et jusqu'à 0,181 °C dans un scénario futur prévoyant un réchauffement urbain de 3 °C », peut-on ainsi y lire. Des travaux qui affirment que l'usage des climatiseurs éviterait, par ailleurs, « environ 36 à 47 % des décès liés à la chaleur » selon les différents scénarios de réchauffement climatique.
La consommation d'énergie des climatiseurs contribue-t-elle fortement au réchauffement climatique en France ?
FAUX. Selon l'Ademe, un climatiseur consomme environ 304 kWh d'électricité par an en moyenne. Mais l'usage est très variable. Dans le sud-est de la France, où les logements sont souvent plus équipés, la moyenne passe à 482 kWh d'électricité par an. Multiplié par le nombre de climatiseurs en France, cela donne une quantité d'électricité importante… qui ne contribue cependant pas significativement au réchauffement climatique. En effet, dans l'Hexagone, selon les chiffres 2024 d'EDF, la production d'électricité est à 80 % issue du nucléaire, 9,5 % de l'hydraulique et 6 % des énergies renouvelables. Donc à plus de 95 % non émettrice de gaz à effet de serre. Seul 0,41 % de cette production vient du pétrole (fortement émetteur de gaz à effet de serre).
La climatisation émet-elle des gaz à effet de serre très réchauffants ?
VRAI. Il s'agit des fluides frigorigènes, présents dans ces équipements pour absorber la chaleur à basse température et basse pression, puis la libérer à une température et une pression plus élevées. Problème : « ce fluide émis dans l'atmosphère a un pouvoir de réchauffement sur 100 ans 2 038 fois supérieur à la quantité équivalente de CO2 », indique une étude de l'Ademe dédiée à la climatisation de confort, parue en juin 2021. « Les fluides actuels, s'ils n'ont plus d'impacts significatifs sur la couche d'ozone, contribuent à l'effet de serre », indiquent les auteurs de l'étude.
Au total, deux tiers de l'impact climatique des climatiseurs résident dans ces fuites de gaz, selon l'Ademe. « On sait aujourd'hui utiliser des gaz moins émetteurs, mais ce n'est pas le cas de l'essentiel des climatiseurs qui sont en activité », explique Vincent Viguié, directeur adjoint du Centre international de recherche sur l'environnement et le développement, au Monde. Au total, en France, l'air conditionné représentait en 2020 environ 5 % des émissions de gaz à effet de serre du secteur du bâtiment et 1 % des émissions globales.
La climatisation est-elle une « mal adaptation » au changement climatique ?
VRAI, selon plusieurs spécialistes. Interrogée à l'été 2025 par Le Monde, la géographe niçoise Magali Reghezza-Zitt, spécialiste de l'adaptation au changement climatique et ex-membre du Haut Conseil pour le climat, définissait le recours au climatiseur pour tous comme une « mal adaptation ». Théorisé par un groupe de 16 experts en 2012, ce mot désigne les mesures visant à s'adapter aux effets actuels du changement climatique… tout en en accroissant les impacts futurs. « Ces équipements consomment de l'eau et de l'énergie, des ressources de plus en plus rares et chères dans un climat qui se réchauffe », déclarait-elle.
« La clim n'est pas de l'adaptation, c'est une solution de sécurisation. C'est aussi un enjeu sanitaire. Mais il ne faut pas que (cet équipement) nous empêche de protéger nos espaces du réchauffement climatique », note aussi Antoine Nicault, coordinateur du Groupe régional d'experts sur le climat en région Paca (Grec-Sud). La mal adaptation, c'est aussi le constat partagé par une publication du gouvernement en date de 2021, relayant une étude de l'Observatoire de l'immobilier durable. Celle-ci pointe notamment « une boucle de rétroaction négative double », autrement dit un cercle vicieux : la clim, en rafraîchissant l'air intérieur, rejette de l'air chaud dehors, tout en contribuant au réchauffement climatique à long terme via les émissions de fluides frigorigènes.
Autant d'experts qui préconisent une adaptation à long terme au changement climatique, doublée d'une approche visant à l'atténuer : comme la végétalisation des villes pour utiliser les bénéfices de l'ombre et de l'évapotranspiration des arbres (pouvant faire baisser le mercure de 10 °C par endroits) ou encore la rénovation énergétique et l'isolation des bâtiments.



