Iris Chervet : repenser l'urbanisme face aux inondations récurrentes dans le Sud-Ouest
Architecte : repenser l'urbanisme face aux inondations

Face aux inondations récurrentes, une architecte appelle à repenser l'urbanisme

Après les importantes crues hivernales de février 2025 qui ont frappé le Sud-Ouest de la France, une question cruciale se pose : peut-on continuer à habiter dans des environnements instables et menaçants ? Des dizaines de communes ont été reconnues en état de catastrophe naturelle par le gouvernement, avec 91 en Gironde, 63 en Lot-et-Garonne, 25 en Charente-Maritime et 14 en Charente. Cette situation, selon les experts, est appelée à se répéter avec une fréquence et une intensité croissantes.

Une spécialiste des catastrophes naturelles sonne l'alarme

Dans ce contexte préoccupant, l'architecte et paysagiste parisienne Iris Chervet, spécialisée dans « la transformation des territoires au regard des mutations climatiques », invite à imaginer une relation symbiotique entre ville et paysage. Membre de l'association des Architectes des risques majeurs et trois fois lauréate du concours Europan, elle avertit que face à la puissance des crues, les solutions ne peuvent pas être uniquement techniques.

« Ces épisodes se répètent dans toute la France, ils sont de plus en plus fréquents et intenses, et cela va s'accentuer », explique Iris Chervet. « Il y a vraiment une usure des habitants et une situation des élus qui est très compliquée. Or, on ne peut pas mettre en place une vraie résilience territoriale à l'échelle d'un mandat électoral. Ce ne sont pas des temporalités compatibles. »

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Les limites des solutions techniques traditionnelles

L'architecte-paysagiste remet en question l'efficacité des approches purement techniques face aux risques aquatiques. « La technique est faite pour nous tranquiliser. C'est très rassurant de se dire qu'on a trouvé des ingénieurs qui vont faire des modélisations pour déterminer où il faut faire des digues. Mais en réalité, il nous faut des modèles plus souples ; les digues sont obsolètes aujourd'hui. »

Selon elle, à l'échelle territoriale, l'occupation des sols doit être redéfinie, parfois avec des plans de relocalisation, car les assurances ne remboursent plus les risques pour des habitations ou activités trop exposées. « Il n'y a pas d'autre choix. C'est aussi l'occasion de libérer des parties de territoire le long des rivières et d'en faire des grands projets paysagers d'intérêt général pour tous les habitants. »

Les leçons de l'histoire et les adaptations nécessaires

Historiquement, les villages anciens étaient souvent proches des rivières mais plutôt sur des petits reliefs de sorte à être hors d'eau. « Le but était de bénéficier de cette proximité à l'eau mais, quand même, d'être protégé. Les villes étaient rarement dans le lit des rivières », précise l'experte. « En général, l'extension urbaine qui s'est répandue à partir des sites anciens a colonisé des espaces géographiques qui n'étaient pas vraiment faits pour l'homme a priori. »

Concernant les bâtiments existants, particulièrement ceux difficiles à vendre, Iris Chervet nuance ses recommandations selon le niveau de crue auquel ils sont exposés. « Les rendre étanches peut fonctionner avec des batardeaux comme ils le font très bien à Venise par exemple. Mais cela implique une décrue rapide pour que les gens ne restent pas prisonniers de chez eux. L'autre possibilité est de surélever les constructions pour offrir aux habitants de maisons individuelles la possibilité de vivre en étage tout en sachant que régulièrement leur rez-de-chaussée risque d'être inondé. En fait, il s'agit de changer les usages de la maison. »

Les conséquences matérielles et les limites des solutions structurelles

Lorsqu'un logement est envahi par l'eau, les conséquences sur les matériaux sont significatives. « L'humidité est maintenue à l'intérieur des murs. Cela met vraiment des mois à sécher, donc c'est ça le principal problème à long terme », explique l'architecte. « Il est important d'attendre avant de faire des travaux. Et il peut y avoir des désordres sur la structure. »

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Elle souligne également que « les fluctuations d'eau qu'on perçoit en surface avec des inondations se produisent aussi dans les sols et dans les nappes phréatiques. Il y a énormément de constructions en France qui sont exposées au risque de retrait et de gonflement des argiles. C'est la dérégulation de la teneur en eau des sols. »

Quant aux solutions structurelles radicales comme enfoncer de grands pieux dans le sol des habitations pour les protéger face aux mouvements des eaux, Iris Chervet est sceptique : « Le coût est très important, c'est tellement profond… Ce ne sera pas accessible financièrement à ceux qui veulent construire leur maison individuelle. »

Une prise de conscience encore insuffisante des collectivités

Avec l'accroissement des risques de catastrophes naturelles, la spécialiste anticipe une demande croissante pour son expertise. « On a beaucoup de travail, ça c'est sûr », confie-t-elle. « Nos commanditaires sont des organismes publics, principalement des collectivités, des communes, et en fait, parfois, j'ai le sentiment que la commande publique est un peu en retard par rapport à cette prise de conscience des mutations climatiques. »

Face à cette urgence climatique et environnementale, Iris Chervet plaide pour une approche plus holistique et territoriale de la gestion des risques d'inondation, qui dépasse les frontières administratives et les cycles électoraux pour construire une véritable résilience face aux défis aquatiques à venir.