Tortues d'Hermann : le suicide démographique observé dans la nature
Tortues d'Hermann : suicide démographique observé

Sur l'île de Golem Grad, dans le lac Prespa en Macédoine du Nord, une population de tortues d'Hermann orientales (Testudo hermanni boettgeri) est en train de s'éteindre. La cause ? La brutalité des mâles, qui épuisent les femelles et les poussent régulièrement du haut des falaises, explique Xavier Bonnet, directeur de recherche au CNRS.

Un environnement favorable mais trompeur

Les populations animales de grande taille qui vivent dans des environnements favorables, stables et protégés n'ont aucune raison de s'éteindre. À moins qu'une catastrophe ne survienne. Sur l'île de Golem Grad, les tortues semblent pourtant prospérer : elles se prélassent au soleil, pâturent dans les prairies et s'accouplent. Les falaises escarpées les protègent des prédateurs, le climat méditerranéen leur est clément, et la densité de population atteint environ 50 individus par hectare, la plus élevée connue pour les tortues.

Un suivi de terrain mis en place depuis 2008, fruit d'une collaboration entre la Macédoine du Nord, la Serbie et la France, a permis de recueillir des données démographiques, comportementales et physiologiques. Mais les apparences sont trompeuses : cette population est dans un état critique.

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Le suicide démographique : un processus théorique observé pour la première fois

Le suicide démographique est un processus théorique où, dans une population à forte densité, les accouplements violents menacent la survie des femelles. Cela conduit à un déséquilibre du sex-ratio, un excès de mâles, aggravant la pression sur les femelles, jusqu'à l'extinction. Ce phénomène n'avait jamais été observé dans la nature jusqu'à présent.

Chez les tortues d'Hermann, le système d'accouplement est coercitif : les mâles poursuivent les femelles, les mordent et les piquent au cloaque avec leur longue queue pointue jusqu'à ce qu'elles capitulent. Sur Golem Grad, plus de 700 mâles adultes patrouillent pour une quarantaine de femelles adultes. En réalité, il y a plus de 100 mâles par femelle capable de pondre. Les mâles agissent en meute, harcèlent les femelles, les blessent et les empêchent de s'alimenter. Les femelles sont maigres et produisent deux fois moins d'œufs que dans une population témoin.

Ne pouvant fuir, les femelles sont régulièrement acculées sur le bord des falaises et poussées dans le vide. Un GPS installé sur une femelle a enregistré une chute de plus de 20 mètres le 18 juillet 2023 ; elle est morte brisée en deux avec ses trois œufs. Depuis le début de l'étude, 22 % des femelles décédées ont fait une chute mortelle, contre 7 % des mâles.

Un vortex d'extinction en cours

Grâce à une horloge épigénétique, les chercheurs ont déterminé que les plus vieux mâles ont plus de 60 ans, tandis que la plus vieille femelle a 35 ans. Le taux de survie des femelles est anormalement bas. Le nombre de femelles adultes a chuté de 45 en 2009 à 15 en 2025. Les mâles, frustrés, s'accouplent avec d'autres mâles, des cadavres ou des femelles immatures, aggravant le problème.

Les modèles prédisent que la dernière femelle pourrait mourir en 2083, les mâles persisteront des décennies puis s'éteindront à leur tour. Il s'agit d'un vortex d'extinction observé pour la première fois dans la nature, grâce au suivi intensif de cette population.

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