Entre peurs alimentaires et réalité historique
La question de comment manger sans nuire à sa santé tout en préservant la planète obsède notre époque. Un article récent du Monde, s'appuyant sur les conseils du nutritionniste Anthony Berthou, prônait les produits non transformés, bios et issus de filières courtes. Pourtant, un ouvrage récent en anglais, Feed the people !, publié par Basic Books, vient nuancer ce discours en replaçant notre système alimentaire moderne dans une perspective globale et historique.
Les avantages méconnus de l'alimentation industrielle
Les auteurs Jan Dutkiewicz, professeur assistant à l'Institut Pratt de New York, et Gabriel N. Rosenberg, professeur associé à l'université Duke, défendent une thèse audacieuse. Ils reconnaissent que notre système alimentaire industriel doit être amélioré, notamment sur les plans environnemental et nutritionnel, mais soulignent que jamais la nourriture n'a été aussi abondante, peu chère et sûre.
Dans un entretien exclusif pour L'Express, Jan Dutkiewicz explique : "Nous avons tendance à associer le terme 'industriel' à quelque chose de mauvais. Pourtant, la nourriture est aujourd'hui plus abondante que jamais. La part dépensée par les ménages pour leur alimentation est la plus faible de l'Histoire." Il rappelle que l'émergence de l'alimentation industrielle s'est accompagnée de politiques de sécurité alimentaire qui ont considérablement réduit les maladies d'origine alimentaire.
Le piège de la nostalgie alimentaire
Dutkiewicz met en garde contre l'amnésie collective : "La faim, la malnutrition et les famines ont été la norme durant la majeure partie de l'histoire humaine." Il cite l'exemple de New York au début du XXe siècle, où l'espérance de vie était de 47 ans et où 75% des élèves souffraient de rachitisme. Un retour en arrière serait illusoire pour nourrir une planète de 8 milliards d'habitants tout en permettant à toutes les catégories sociales d'accéder à une alimentation riche et variée.
Dépasser le débat sur les aliments ultra-transformés
Les auteurs critiquent la classification Nova qui regroupe tous les aliments ultra-transformés dans une seule catégorie considérée comme mauvaise. "Nova met tout dans un même sac, ce qui déforme complètement les propriétés nutritionnelles des aliments", explique Dutkiewicz. Des substituts de viande à base de soja peuvent être meilleurs pour le cœur que de la viande rouge non transformée, et des légumes ultra-transformés consommés en grandes quantités réduisent la morbidité.
Le vrai problème, selon lui, est que beaucoup d'aliments ultra-transformés sont conçus pour être hyperappétissants, incitant à la surconsommation de sucre, de sel et de graisses. Il propose des solutions comme une taxe pour chaque étape supplémentaire de transformation, avec exonération si la transformation améliore la conservation ou la valeur nutritionnelle.
L'outil le plus efficace : le Nutri-Score
Contrairement à la classification Nova, le Nutri-Score évalue les propriétés nutritionnelles de chaque aliment individuellement. "Les Oreo obtiennent des scores mauvais étant essentiellement du sucre. Alors qu'un Beyond burger végétal a une note de B", précise Dutkiewicz. Cet outil permet une évaluation plus nuancée et utile pour les consommateurs.
Conseils pratiques pour une alimentation sereine
Face à la multiplication des conseils nutritionnels souvent contradictoires, Dutkiewicz recommande : "La première chose à faire, c'est d'arrêter d'écouter les conseils alimentaires venant de personnes non qualifiées dans les médias et sur les réseaux sociaux. Si quelqu'un essaie de vous vendre quelque chose, comme un régime ou des compléments alimentaires, ne l'écoutez pas."
Il préconise de suivre les recommandations nutritionnelles officielles des pays occidentaux, généralement basées sur des recherches évaluées par des pairs. Le modèle "My Plate" aux États-Unis ou son équivalent au Canada offre un guide visuel simple et efficace pour composer ses repas.
La règle de base, résumée par le journaliste Michael Pollan, reste valable : "Manger de la nourriture, pas trop, principalement issue des plantes." Une alimentation équilibrée composée de céréales complètes, de fruits et de légumes reste la meilleure approche.
L'enjeu environnemental : la surconsommation de viande
Sur le plan environnemental, Dutkiewicz est clair : "La viande est de loin le plus grand coupable de tout notre système alimentaire." Les ruminants comme les vaches et les moutons ont le plus mauvais bilan, nécessitant de vastes terres pour paître et émettant du méthane.
Il nuance cependant le débat sur les petits élevages : "Même le système bovin le plus vertueux aura un impact environnemental bien plus important que les alternatives végétales." Les systèmes à petite échelle ont un rôle culturel et local important, mais ne peuvent être adaptés à grande échelle pour nourrir la population mondiale.
Vers un hédonisme alimentaire démocratique
Les auteurs défendent enfin la notion d'"hédonisme démocratique", estimant que le plaisir alimentaire est important et doit être accessible au plus grand nombre. "Nous devons nous efforcer de créer un système alimentaire qui augmente l'accès aux plaisirs alimentaires pour le plus grand nombre possible", conclut Dutkiewicz, rejetant l'idée que tout le monde devrait se contenter de légumes de saison locaux.
L'objectif est donc double : améliorer le système alimentaire existant en réduisant ses impacts négatifs tout en préservant ses avantages en termes d'abondance, d'accessibilité et de sécurité, pour permettre à chacun de manger sainement sans céder aux peurs alimentaires.



