À l'occasion des 90 ans des congés payés, le sociologue Jean Viard, spécialiste du temps libre et de la « société des vacances », revient sur leur instauration et leur impact sur la société française. Il défend le modèle français et propose des évolutions pour répondre aux enjeux contemporains.
Une révolution du rapport au temps et au travail
En 1936, les Français découvrent les congés payés. Selon Jean Viard, cette mesure a redéfini le rapport au temps et au travail. Avant, seule l'aristocratie européenne partait en vacances, déterminant les lieux et les codes de la villégiature. Après la guerre de 14-18, la permission a diffusé une rupture du rythme de travail dans tous les groupes sociaux. En 1936, les congés payés ont mis le monde salarié en vacances. Au début, ce temps vide a fait peur, et on organisait des marches collectives pour apprivoiser cet inconnu. Puis, les Français ont appris à partir. Le tourisme a rendu les lieux désirables, et cet espace-temps a pris le pouvoir sur la société. Le code social s'est inversé : avant, on partait en vacances ; maintenant, on va travailler.
Les vacances, cœur du lien social
Viard insiste sur le fait que les vacances ne sont pas une simple pause dans le travail, mais un moment où l'on construit sa vie intime, familiale et amicale. « L'espace-temps des vacances a conquis la société au point de submerger les loisirs du quotidien, comme le prouvent la généralisation du short ou la fin de la cravate », explique-t-il. Le grand départ de l'été est le moment charnière qui tient l'ensemble de l'année. Rater ses vacances, c'est rater ce qui se voit. C'est là que se construisent les meilleurs souvenirs et que s'incarne la nouvelle croyance de notre société, un moment bâti sur le corps, l'amour et la famille : le cœur du lien social. Au fond, les gens veulent des choses simples : un transat, de la tendresse, de l'eau et du soleil.
Une fracture sociale entre partants et non-partants
À l'origine, les congés payés devaient bénéficier à toutes les classes sociales. Aujourd'hui, Viard constate une ségrégation entre ceux qui partent loin et ceux qui ne partent pas du tout. « Le voyage est devenu inclusif, et le non-voyage exclusif. C'est l'inverse d'il y a 90 ans, où la majorité ne partait pas mais n'était pas exclue », souligne-t-il. Désormais, ne pas partir signifie subir l'ennui de la ville vide et se retrouver exclu de la société. Même si beaucoup adoptent les mêmes rituels chez eux (plage, pizza, rosé), il y a une vraie fracture, notamment pour la jeunesse des quartiers populaires ou issue de l'immigration. Viard alerte : « Notre responsabilité est de ne pas oublier ce million de jeunes qui traînent, sans emploi ni études. Il faut intégrer cette génération dans le mouvement et leur apprendre à voyager pour qu'ils ne soient pas exclus de la vie générale. »
Porosité entre travail et temps libre
Depuis 1936, le monde a changé : 35 heures, RTT, télétravail et « trancances » (travailler depuis son lieu de vacances) ont rendu la frontière entre temps contraint et temps libre poreuse. Viard estime que cette porosité ne signe pas la fin des vacances sacrées. « Il y a une zone grise en périphérie. À Paris, les gens partent dès le jeudi soir. Le vendredi, ils télétravaillent depuis leur camping ou leur maison de campagne », explique-t-il. Mais la structure du temps libre conserve ce moment de rupture indispensable qui résume toute l'année. Les outils numériques ont facilité la transition vers une société de la mobilité.
Contre la monétisation de la cinquième semaine
Viard s'oppose fermement à l'idée de monétiser la cinquième semaine de congés payés. « Retirer des vacances est une fausse bonne idée. Dans nos nations, l'économie du temps libre est majeure : enlever des vacances, c'est détruire des emplois induits (bars, restaurants, trains). Le bénéfice économique réel est bien plus faible qu'il n'y paraît, et cela fait passer les vacances pour un péché alors que le temps libre est le cœur de la société », affirme-t-il. Pour améliorer la productivité, il propose de rationaliser le mois de mai, de reporter les jours fériés au lundi, et d'instaurer une semaine de vacances libre par famille, prise hors vacances scolaires, pour démocratiser les départs.
Transformation géographique et urbanistique
Les congés payés ont créé l'économie du littoral, notamment dans le Sud et le Var. Viard observe que cette transformation a poussé les populations à migrer vers les régions touristiques. Sur le plan urbanistique, cela a généralisé la maison individuelle avec jardin et fait naître des stations intégrées, comme Port-Grimaud, sorties de terre pour répondre aux besoins du tourisme. « Les gens adorent ces structures parce qu'elles répondent à un besoin essentiel : la sécurité et la prise en charge », note-t-il.
Enjeux climatiques et réinvention de la société des vacances
Face au surtourisme et à la consommation de carbone, Viard estime que la société des vacances peut se réinventer. Le premier enjeu est la mobilité, avec la transition vers le véhicule électrique. « La voiture reste indissociable des vacances car elle offre une souplesse inégalable aux familles. L'objectif n'est pas d'empêcher les gens de la prendre, mais de faire en sorte qu'une fois arrivés, ils ne l'utilisent plus », explique-t-il. Il préconise de concevoir des stations où tout se fait à pied ou à vélo, avec des parkings extérieurs et une logistique intégrée pour les bagages. Le second enjeu est la gestion des flux touristiques grâce aux outils numériques, pour répartir les visiteurs et éviter l'engorgement. « Il faut sortir du désordre. Le tourisme est un secteur économique majeur et un formidable créateur de lien social », conclut-il.
Les Français et les vacances en chiffres
Selon Le Livre des vacances de Jean Viard et Guénaëlle Gault, 86 % des Français jugent les vacances « importantes » et même « très importantes » pour plus de la moitié d'entre eux. En 2025, 72 % ont eu la chance de partir en vacances, soit 28 % qui en sont privés. Parmi les partants, 70 % sont restés en France.



