Le 30 avril 2025, à Portland (Oregon), Laurence Jacques, fondatrice de la start-up EcoXtract, monte sur scène à la conférence internationale de l’American Oil Chemists’ Society (AOCS), la référence mondiale de la chimie des corps gras. Elle y présente des analyses inédites : de l’hexane a été détecté dans des huiles, des beurres, des œufs, de la viande… Les résultats sont saisissants. Peut-être trop : des huiles d’olive biologiques apparaissent contaminées, alors que leur fabrication n’utilise aucun solvant.
Un mois plus tard, Radio France diffuse son reportage choc. Les analyses présentées comme « inédites », « réalisées par un laboratoire universitaire indépendant », sont exactement les mêmes que celles exposées quelques semaines plus tôt dans l’Oregon par EcoXtract : mêmes produits, mêmes valeurs… Jusqu’aux erreurs, rigoureusement identiques. La start-up aurait-elle livré clés en main à la radio publique son « enquête exclusive » ?
Interrogés, les journalistes de la cellule investigation de Radio France ne nous ont pas répondu. Reste le laboratoire ayant effectué les analyses, pour le média public comme pour Greenpeace, présenté comme « indépendant » : le Centre commun de mesures de l’université du Littoral-Côte-d’Opale (CCM-Ulco), à Dunkerque.
Sensibilité jamais vue
Pièce centrale de l’alerte, le CCM-Ulco affirme avoir réalisé cette prouesse : établir une méthode cinq à dix fois plus sensible que la plus sensible accréditée pour détecter le n-hexane ! C’est la raison pour laquelle, jusqu’à présent, aucune alerte sanitaire n’avait été lancée.
« La limite réglementaire de résidus d’hexane dans les huiles est fixée à 1 mg/kg », explique au Point un responsable du principal laboratoire accrédité, en France, pour détecter les résidus de n-hexane. « Notre laboratoire est capable d’en détecter des traces de 0,1 mg/kg, soit dix fois inférieures à la législation. Nous avons mis neuf mois à mettre au point cette méthode… Et il est extrêmement compliqué de descendre en dessous, même si nous y travaillons. »
Ce laboratoire, qui réalise des centaines d’analyses pour le compte des autorités sanitaires, n’a jamais rien détecté d’alarmant. Le CCM-Ulco, en abaissant sa limite de détection à 0,01 mg/kg, permet de peindre un tableau radicalement différent : des traces de n-hexane sont retrouvées dans la majorité des produits testés, avec des concentrations de 0,01 à 0,08 mg/kg. « Il y en a partout », pourra s’affoler le député Richard Ramos.
Sauf que… Là encore, la fureur publique embarrasse les spécialistes. « Ce laboratoire prétend être dix fois plus performant que n’importe quel labo international… Si c’est vrai, il faut absolument qu’ils publient leur méthode ! Or rien », s’étonne un spécialiste. Une méthode aussi sensible, en effet, doit être soumise à des essais comparatifs entre laboratoires, vérifiée par des pairs…
« À ces niveaux de détection extrêmes, les risques de faux positifs sont considérables », explique le responsable d’un autre laboratoire spécialisé, lui-même accrédité par le Comité français d’accréditation (Cofrac). « C’est sans doute ce qui explique qu’ils aient trouvé des traces dans des produits biologiques… » Une interprétation dont le CCM-Ulco se défend auprès du Point : « Nous ne manipulons quasiment pas d’hexane, ce qui nous permet d’avoir un bruit de fond très bas dans nos espaces de travail. Chaque échantillon est testé en triplicat (trois prises d’essai et trois analyses par échantillon), ce qui limite le risque de faux positifs. »
Méthode révolutionnaire mais confidentielle
Les experts restent pourtant dubitatifs. « La méthode a été mise au point et calibrée principalement sur des huiles, explique l’un d’eux. Or, en analyse par espace de tête, l’affinité entre l’hexane et la matrice varie fortement d’un aliment à l’autre (lait, beurre, œufs…). Cela peut entraîner une surestimation importante des concentrations réelles dans ces matrices. »
Dans leurs communications, aucun des responsables du laboratoire n’a en outre jugé utile d’informer le public d’un élément plus troublant : le CCM-Ulco n’a pas développé cette méthode dans le cadre d’une recherche universitaire, mais à la demande et avec l’appui technique et financier d’un client industriel… EcoXtract !
Interrogée sur ce point, Laurence Jacques le confirme à demi-mot : « Nous avons signé un accord de collaboration avec l’Ulco qui nous permet d’avoir un chercheur basé au Centre commun de mesures de cette université », et précise qu’EcoXtract « a participé au financement de développements analytiques réalisés par des laboratoires spécialisés afin d’obtenir des niveaux de sensibilité adaptés aux matrices étudiées ».
« La nature des travaux que nous réalisons pour les industriels n’a pas vocation à être divulguée dans la presse, ils n’avaient donc pas à être mentionnés », élude auprès du Point le laboratoire universitaire, affirmant que « la nature des contrats exploratoires visant à abaisser les seuils de détection et de quantification de l’hexane et le nom des clients concernés ont été communiqués en toute transparence dans notre réponse détaillée à la commission d’enquête parlementaire ». Pourquoi, dans ce cas, cette information ne figure-t-elle pas dans le rapport de la mission ? « Le laboratoire a été transparent avec la mission dans le fait d’avoir travaillé sur mandat confié par EcoXtract », confie le député (RN) Julien Gabarron, coauteur du rapport, qui confirme n’avoir pas jugé nécessaire de le préciser.
« Il est habituel que des laboratoires développent des méthodes pour le compte d’acteurs privés, ce qui compte, c’est bien la rigueur et la neutralité de la méthodologie », balaie de son côté Greenpeace, confirmant également avoir été informé du lien contractuel unissant le laboratoire et l’entreprise développant une alternative à l’hexane. La méthodologie, précisément, reste à valider : à ce jour, elle n’a toujours fait l’objet d’aucune publication scientifique.
Une alternative chère, pour marchés de niche
Se passer d’hexane, donc, serait une évidence, « puisqu’une alternative existe », répètent sur tous les tons les lanceurs d’alerte. Plusieurs alternatives, en réalité… Le CO2 supercritique, utilisé depuis 2010 dans la pharmacie ou les cosmétiques, est tellement cher qu’il ne peut être utilisé que pour des produits premium. L’éthanol, un temps jugé prometteur, « demande près de 80 % d’énergie supplémentaire, ce qui n’a rien d’écologique », explique Patrick Carré, ingénieur chez Terres Inovia et auteur d’une série d’articles comparant les différentes méthodes d’extraction. Reste le 2-méthyloxolane, développé par EcoXtract et présenté par sa promotrice comme la solution idéale.
Devant la mission parlementaire, Laurence Jacques s’est montrée convaincante. La méthode, biosourcée, n’engendrerait qu’un surcoût « de l’ordre de 5 % », et les usines actuelles pourraient être « facilement converties », la société présentant l’exemple d’une usine britannique convertie en à peine « trois semaines de travaux », New Holland Extraction. « Notre solution permet un remplacement à grande échelle de ce solvant toxique », affirmait Laurence Jacques, en avril 2025, devant les investisseurs.
Vérification faite, la réalité est un peu plus grise. « Le 2-méthyloxolane implique une consommation d’énergie de 32 % supérieure à l’hexane. Et il est nettement plus cher. À lui seul, ce surcoût représenterait environ 6,30 € par tonne de graines, soit une hausse de 21 % du coût de trituration », explique Patrick Carré – dont le nom figure parmi les coauteurs de la première publication scientifique de Farid Chemat sur le 2-méthyloxolane en 2015. « Mais il y a surtout deux problèmes techniques. Le premier, c’est qu’avec le 2-méthyloxolane, nettement plus de solvant est retenu dans les tourteaux. Il faudrait donc doubler tous les appareils à désolvanter : pour une usine triturant un million de tonnes par an, l’investissement supplémentaire atteindrait 10 à 20 millions d’euros. Le deuxième problème, c’est que le 2-méthyloxolane n’est pas compatible avec l’élastomère utilisé pour assurer l’étanchéité dans les usines… On a besoin de joints souples, et les élastomères de substitution sont plus rigides. Le 2-méthyloxolane n’a toujours pas fait ses preuves à l’échelle industrielle. Les assureurs exigent des garanties de sécurité sur le long terme, notamment sur la tenue des joints. »
Nous avons contacté l’usine britannique censée, selon Laurence Jacques, s’être convertie au solvant d’EcoXtract. « L’usine principale de New Holland Extraction fonctionne toujours normalement avec de l’hexane. Des essais éventuels avec EcoXtract sont en discussion cette année, mais ils n’ont pas encore été finalisés », nous a répondu son PDG, Gertjan de Wit.
À ce jour, l’usine ne commercialise aucune huile extraite avec ce solvant. La seule utilisation commerciale documentée se déroule à petite échelle, à Bordeaux, dans l’extraction d’huiles végétales à haute valeur ajoutée pour la cosmétique – un marché de niche sans commune mesure avec la trituration industrielle des huiles alimentaires. « Nous avons de petits pilotes, portant sur quelques centaines de litres », confie Cédric Tournay, le patron d’Exinnov, qui espère produire à terme de l’extrait de romarin comme additif alimentaire.
Contactée sur ce point, Laurence Jacques indique qu’EcoXtract a « mené deux campagnes industrielles sur l’usine NHE » et estime que le procédé est « au TRL 6 ou 7 » – soit un niveau de maturité technologique encore loin d’une exploitation commerciale. Elle dit espérer atteindre le TRL 8 ou 9 lors de la prochaine campagne, prévue à l’automne. Le rapport parlementaire, lui, présentait cela comme une conversion déjà réalisée.
Dangereux ou pas ? La confusion entretenue
La question de fond reste entière : les infimes traces d’hexane susceptibles de se retrouver dans notre assiette sont-elles dangereuses ou non ? Le député Richard Ramos en est convaincu. « Parkinson, Alzheimer… Vous allez voir que très vite, ce sera avéré ! Ces produits, on les refourgue aux pauvres, qui ont le droit de crever. Moi, je ne veux pas que les gens meurent ! » explique-t-il.
Pour répondre rationnellement à la question posée, il faut d’abord dissiper une confusion soigneusement entretenue. Dans leurs communications, EcoXtract, Greenpeace et le rapport parlementaire s’appuient massivement sur un argument réglementaire : en décembre 2025, l’Agence européenne des produits chimiques – l’ECHA – a classé le n-hexane parmi les « substances très préoccupantes », la liste noire de la chimie européenne. Preuve, selon eux, que le produit est dangereux.
L’ECHA est pourtant formelle : « Le titre VII du règlement REACH ne s’applique pas aux denrées alimentaires. Dans la proposition d’identification en tant que substance très préoccupante, aucune étude n’a été identifiée concernant les effets toxiques du n-hexane chez l’humain par voie orale. » La procédure REACH, explique le porte-parole Mikko Väänänen, concerne les travailleurs et les usages industriels, exposés par inhalation pendant de longues périodes – pas les consommateurs et ce qu’ils ingèrent.
Nouvelle évaluation en 2027
La sécurité des aliments relève d’une autre agence sanitaire : l’EFSA, qui a rendu en septembre 2024 une note sur l’hexane régulièrement présentée comme une condamnation du solvant. Ce n’était pourtant pas le cas, comme nous le confirme l’agence : « Pour le moment, il n’existe aucune preuve permettant d’affirmer qu’il y a un risque. Cela ne pourra être confirmé qu’à l’issue de la réévaluation. » La précédente évaluation complète de l’hexane datait de 1996. Elle était « adéquate pour les standards de l’époque », précise l’EFSA – mais les exigences scientifiques ont évolué, et de nouvelles données sont nécessaires.
Selon nos informations, en plus de la littérature existante, de nouvelles études ont été conduites qui seront examinées, et de nouvelles données sur la présence de résidus d’hexane dans les aliments ont été transmises à l’agence. Les résultats de cette réévaluation de l’hexane technique sont attendus en 2027.
Sur le fond scientifique, maintenant. Les effets neurotoxiques du n-hexane sont réels et documentés, on l’a vu, depuis les années 1960 – mais exclusivement chez des travailleurs exposés par inhalation à des concentrations industrielles, pendant des années. Aucune étude – pas une seule – ne démontre d’effet toxique chez l’être humain au niveau de résidus présents dans les aliments.
Toxique à doses massives, très loin des conditions réelles
Des effets neurologiques ont bien été documentés chez l’animal par voie orale, mais à des doses plusieurs milliers de fois supérieures aux expositions alimentaires réelles. Même dans le scénario le plus pessimiste calculé par l’EFSA – celui de nourrissons de moins de 16 semaines, qui seraient nourris uniquement avec des laits reconstitués à base d’huiles contenant le maximum légal de résidus –, l’exposition estimée atteindrait au pire 7,8 milligrammes par kilo et par jour. Très loin des doses auxquelles des effets ont été observés.
Les lanceurs d’alerte citent pourtant des études sur les animaux – truites, vaches laitières, taurillons – qui auraient démontré des effets préoccupants de l’hexane dans l’alimentation animale. Problème : ces études ont été conduites dans le cadre du projet EcoXtract Protéines, financé et coordonné par Pennakem Europa – la maison mère d’EcoXtract. Leurs auteurs, des chercheurs de l’Inrae, le précisent dans les remerciements de leurs publications. L’étude sur les poissons, régulièrement citée comme preuve du danger, n’a en réalité jamais été publiée, et a été corédigée par Laurence Jacques en personne. Ce n’est pas exactement ce qu’on appelle une source indépendante.
Cela ne signifie pas que la question est close. L’EFSA a raison de demander des données plus récentes. Les standards toxicologiques évoluent sans cesse. La filière elle-même prépare de nouvelles études sur la reprotoxicité. Si ces travaux révèlent un danger aux doses alimentaires réelles, il faudra en tirer les conséquences. C’est le travail normal de la science.
Intuition contre science
Richard Ramos ne l’entend pas ainsi. Pour le député MoDem du Loiret, aucune raison d’attendre pour que les producteurs indiquent que leur produit a été fabriqué à l’hexane, car il a une « intuition profonde » : « Ce produit est dangereux, même par ingestion. Je ne suis pas scientifique, mais je comprends ces histoires de solvants. Et je ne fais pas confiance à l’EFSA », confie-t-il. Pas besoin d’appui scientifique.
La présidence d’EcoXtract, quant à elle, se pose en David contre Goliath, la petite start-up contre les majors. « Les revenus annuels cumulés de grands groupes pétroliers mondiaux proposant de l’hexane dépassent 1 400 milliards de dollars par an. Ces acteurs ont un intérêt évident à maintenir l’usage de l’hexane en extraction », soutient-elle. Intérêt, oui. Évident, non. L’hexane représente un millième seulement du chiffre d’affaires des géants des hydrocarbures (le marché mondial est estimé à 1,4 milliard de dollars en 2025) et l’agroalimentaire n’est pas le seul débouché, loin de là. Qui s’exposerait à un scandale sanitaire colossal pour si peu ?
Son alternative à l’hexane, en revanche, pèse 100 % du chiffre d’affaires d’EcoXtract, structure qui n’est pas née dans un garage : c’est un spin-off de Pennakem Europa-Minafin, financé par des millions d’euros d’argent public, qui a utilisé des laboratoires universitaires, des chercheurs de l’Inrae et des parlementaires de bonne foi, au service de ses intérêts commerciaux… « Le plan d’affaires d’EcoXtract ne repose pas sur une interdiction de l’hexane mais sur le développement d’un segment de marché de produits d’extraction sans hexane. […] Notre inspiration est le développement du marché de la charcuterie sans nitrites », explique Laurence Jacques. « Ce segment n’existait quasiment pas en 2019. Aujourd’hui, la charcuterie sans nitrites représente plus de 10 % de part de marché mais presque 50 % des marges des leaders du secteur. » Le salaire de la peur.



